Regards croisés - octobre 2026
Danser le monde pluriel
Comment les approches décoloniales déplacent-elles les récits, les savoirs et les pratiques chorégraphiques ? Comment reconnaître les singularités sans renoncer à ce qui nous relie ? Corps, mémoires, territoires, transmissions…
Dossier coordonné parIsabelle Meurrens
En 2023, Nouvelles de danse consacrait un dossier aux droits culturels, qui concluait par leur difficile mise en œuvre. Issus de la Déclaration universelle des droits humains de 1948, ils peinent, comme le droit à une vie digne ou l’antiracisme, à devenir pleinement effectifs. Cette fois, nous prendrons la question par les pieds : partir non plus des valeurs proclamées, mais des contre-récits, des pratiques et des réflexions qui déplacent les codes et les regards. Introduire une approche décoloniale et intersectionnelle pour interroger les points de vue sur la place de toutes et tous dans la sphère culturelle.
Contredanse est à l’image du secteur culturel : une structure majoritairement blanche, privilégiée et peu exposée aux discriminations. Quelle légitimité avait Nouvelles de danse à s’emparer de ces questions ? Fallait-il proposer une carte blanche pour éviter d’y projeter nos propres représentations ? Mais cette prudence ne risquait-elle pas de nous soustraire à notre responsabilité éditoriale, en laissant aux personnes discriminées la charge de porter seules ces questions ? Lectures[i], écoutes[ii] et consultations[iii] ont jalonné ce cheminement, fait de tâtonnements, de détours et de rencontres.
Dans les approches décoloniales, il est beaucoup question de rendre visibles des savoirs et des récits, de partir du corps et de l’intime. Partir de récits singuliers est le choix que nous avons fait ici : Danser la résistance. Corps afro-caribéens et mémoires vivantes de Massinda Zinga, qui raconte une recherche née dans le corps ; les Histoire(s) décoloniale(s) de Betty Tchomanga, qui interrogent les récits dominants et leur transmission ; enfin, Serge Aimé Coulibaly qui fait entendre une histoire largement absente des récits dominants avec Back to Kidal. Partir de récits singuliers, mais ne pas omettre que la décolonialité est tout sauf un enjeu individuel et est peut-être avant tout institutionnelle. La note de la RAC en examine les effets concrets à travers les plafonds de verre liés à la classe, au genre et à la race, qui entravent les carrières artistiques. Récits singuliers, enjeux institutionnels, mais aussi mots et histoires des mots : « personne racisée », « afrodescendante », « héritier de l’immigration », un champ lexical foisonnant entoure les questions décoloniales. Certains termes, entachés par l’histoire, ne se prononcent plus ; d’autres, acceptables aujourd’hui, ne le seront peut-être plus demain. Pour prolonger la réflexion, le cadre historique, sociologique et anthropologique prend la forme de pistes de lecture qui viennent clore ce dossier. L’ONU vient d’adopter, à l’initiative du Groupe africain, une résolution en faveur de représentations cartographiques plus fidèles, comme la projection Equal Earth. Une manière de corriger des siècles de surreprésentation du Nord global et de réduction visuelle du continent africain. Un fil supplémentaire se dessine ainsi à travers les différentes cartes qui illustrent ce dossier. De multiples sujets restent à aborder ou à approfondir : l’exotisme, l’appropriation culturelle, le tokénisme… Ce dossier est un commencement. Deux autres articles, consacrés à la programmation et à l’enseignement, paraîtront ultérieurement.
Si l’universalisme européen, en partant d’une épure abstraite, est surplombant par essence et peine à atteindre la réalité des situations, une approche purement immanente, comme l’est l’approche intersectionnelle, fondée sur l’addition des singularités, se heurte à une autre impasse : le risque du tokénisme, dont les mouvements décoloniaux sont eux-mêmes victimes. Cette tension résonne dans les mots de Senghor : « Toujours mesurer l’orgueil de sa différence au bonheur d’être ensemble. » C’est dans ce sillon que s’inscrit la proposition du philosophe Souleymane Bachir Diagne. Il invite à partir de nos hybridités mouvantes pour penser un nouvel humanisme et inventer un universel « réellement universel », non plus exclusivement européen. Et ainsi exalter les pluriels du monde.
