Regards croisés - Avril 2026
Aux frontières du corps : la danse face à l'IA
Comment la création chorégraphique s’empare-t-elle de l’intelligence artificielle… et réciproquement ? Comment l'IA peut-elle se mettre au service des artistes ? Potentialités, usages, droits… Éclairage.
Révolution technologique, rupture anthropologique, présent dystopique, les mots ne manquent pas pour qualifier l’avènement des intelligences artificielles génératives (IAg), technologies qui polarisent, semblables à une pièce de monnaie. Côté pile, les enthousiastes portés par ce renouveau offrant assistance en un gain de temps jamais égalé, par ses potentialités scientifiques démultipliées, notamment en matière de santé, par la mise à disposition massive d’outils gratuits. Côté face, ses détracteurs, dénonçant l’exploitation d’une main-d’œuvre à bas coût – les data workers ou « travailleurs du clic » –, fustigeant son impact environnemental, mobilisés contre les risques de « prolétarisation psychique et cognitive1 », du renforcement des biais idéologiques ainsi que de l’uniformisation des contenus. L’homme augmenté versus l’homme atrophié. Fait éloquent, en parallèle du Sommet international pour l’action sur l’intelligence artificielle, organisé par l’Élysée, à Paris, en 2025, se tenait concomitamment un Contre-sommet mené par le philosophe Éric Sadin, en présence, notamment, d’artistes venus témoigner de leur inquiétude face aux menaces que les IAg font peser sur leurs métiers. En Belgique, les « IA Days », en octobre 2025 (Louvain-la-Neuve), ont rassemblé les acteurs des industries culturelles et créatives, professionnels, enseignants et étudiants. En janvier 2026, le Forum de la culture durable, à Bruxelles, programmait également deux tables rondes autour de l’IA, sous l’angle écologique.
Si les intelligences artificielles s’immiscent déjà dans tous les pans de notre vie au quotidien, elles imprègnent également les champs de la création. Les secteurs de l’édition, de la musique, des arts visuels, de l’audiovisuel multiplient analyses économiques et réunions de travail en présence des parties prenantes. Au cinéma, Tilly Norwood, jeune actrice anglaise conçue par l’intelligence artificielle, fait débat. Rie Kudan, lauréate de l’équivalent japonais du prix Goncourt en 2024, admet avoir utilisé ChatGPT pour écrire 5 % de son roman. Confusion, également, face au succès mondial remporté par Hypnocratie 2, un essai signé Jianwei Xun… un philosophe inexistant, derrière lequel se cache l’Italien Andrea Colamedici qui a conçu le livre en promptant avec deux IA.
La distinction majeure se niche entre ce qui est créé par l’IA ou à l’aide de l’IA. C’est dans sa propension à subvertir les normes et à distordre les usages technologiques que réside l’inventivité. Thomas Israël, Christine Armanger, Jihyé Jung, Liz Santoro et Pierre Godard, qui témoignent dans ce dossier, nous font pénétrer dans leur laboratoire où ils et elles interagissent avec les algorithmes. L’IAg agit comme un amplificateur de créativité, génératrice d’œuvres hybrides signées par ces artistes, « ingénieurs du possible »3.
En révélant les liens que l’intelligence artificielle générative entretient avec la danse, ce numéro de Nouvelles de Danse, ni technophile ni technophobe, vise à rassembler la communauté chorégraphique autour des enjeux esthétiques, juridiques, philosophiques, que les IAg soulèvent. Qu’est-ce qui fait œuvre, qui la signe, que délègue-t-on (ou pas) à la machine ?
1 De la bêtise artificielle d’Anne Alombert, philosophe et membre du comité scientifique du numérique français.
2 Hypnocratie : Trump, Musk et la fabrique du réel, Philo éditions (en français), 2025.
3 L’expression est d’Alexandre Gefen, chercheur et co-commissaire de l’exposition Le monde selon l’IA », présentée au Jeu de Paume à Paris, en 2025.
Dossier coordonné par Alexia Psarolis
