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    Wilson Le Personnic

    Danser sous algorithmes. Entretien avec Liz Santoro et Pierre Godard

    Regards croisés Tous les articles Avril 1, 2026
    © ClaudiuP

    Depuis plus de dix ans, Liz Santoro et Pierre Godard développent un travail à la croisée de la danse et des sciences cognitives, nourri par les mathématiques, les neurosciences et les principes de composition générative. Dans This Is Unreal, leur nouvelle création, ils interrogent la mémoire, la perception et la fabrique du réel à l’ère des algorithmes et de l’intelligence artificielle.

    Vous travaillez avec des processus algorithmiques depuis longtemps. Comment ces outils influencent-ils votre manière de penser la composition, la danse ?

    Travailler avec des algorithmes permet d’introduire dans nos processus des logiques qui ne sont pas les nôtres. Ils nous servent avant tout à observer comment un système influence nos décisions, nos gestes ou notre manière de construire une forme. Nous travaillons à partir de principes d’ordre, de hasard, de traduction ou de transformation que l’on retrouve dans de nombreux domaines de l’expérience humaine. Ces logiques deviennent pour nous des outils d’exploration, que nous mettons à l’épreuve du corps et du mouvement. L’objectif n’est jamais de montrer un dispositif technologique, mais de s’en servir comme d’un révélateur, d’un moyen de renouveler notre manière de travailler, d’affiner l’écoute, de faire apparaître d’autres formes de présence. Avec This Is Unreal, nous avons prolongé cette démarche en utilisant certains outils d’intelligence artificielle pour générer des textes, des sons et des mouvements.

    Vous avez entraîné un modèle d’intelligence artificielle à partir de plusieurs heures d’enregistrements des mouvements de Liz. Comment ce processus s’est-il déroulé ?

    Au début de la recherche de This Is Unreal, nous avons travaillé à partir de captations du mouvement en trois dimensions (motion capture) faites avec le chercheur Léo Chédin. Nous avons enregistré plusieurs heures de danse de Liz : des extraits de répertoire, des improvisations et des gestes plus quotidiens… Ces données ont servi à entraîner un modèle d’intelligence artificielle capable de générer de nouveaux mouvements à partir de cette base : des variations inspirées du vocabulaire corporel de Liz, explorant la manière dont l’IA pouvait reconnaître certaines logiques de son mouvement et en inventer d’autres, « à la manière de ». Les premiers essais donnaient des résultats étranges : des gestes déformés, irréalistes, parfois trop mécaniques, etc. Après plusieurs mois d’essais et de réglages, le modèle a commencé à produire des séquences plus proches du réel, tout en gardant une part d’étrangeté. La chorégraphie s’est ensuite construite à partir d’un montage de ces matériaux. Ce travail autour du mouvement n’a pas cherché à opposer le corps humain et la machine, mais à observer ce qu’ils révèlent l’un de l’autre. L’IA agit ici comme un miroir déformant : elle renvoie au danseur une version altérée de son geste, qui l’oblige à le redécouvrir autrement, plus consciemment, et peut-être avec plus de fragilité aussi.


    Dans la pièce, la langue devient un espace de composition à part entière, en étant elle aussi travaillée avec l’intelligence artificielle. Comment avez-vous imaginé et élaboré ce texte ?

    L’écriture du texte de This Is Unreal est partie d’un travail de collecte autour de la mémoire. Nous avons enregistré de longues conversations dans lesquelles Liz racontait des souvenirs liés à la danse, à sa formation, au corps, mais aussi à des moments plus personnels ou anecdotiques. Ces récits ont ensuite été transcrits, découpés et retravaillés, avant d’être confiés à des modèles d’intelligence artificielle capables d’en produire de nouvelles versions. L’idée était de voir comment ces souvenirs pouvaient se transformer, se déformer ou se mêler à d’autres récits inventés. Le texte final est le résultat d’un montage ; il ne suit pas une narration linéaire, mais un parcours fait d’associations, de retours et de glissements.


    La musique de Pierre-Yves Macé suit cette même logique, en mêlant ses compositions originales à des fragments de Chopin, Mozart ou Tchaïkovski, ainsi qu’à des variations générées par l’IA. Comment avez-vous travaillé ensemble pour élaborer cette architecture sonore ?

    La musique a pris une place importante assez tôt dans le travail. On savait dès le départ qu’elle serait une composante essentielle de la pièce, au même niveau que le texte et le mouvement, pour articuler cette tension entre le vrai et le faux. Le point de départ musical était la figure d’un pianiste artificiel improvisant sur le répertoire romantique, comme lors d’un cours de danse classique. Pierre-Yves a tissé ensemble, en contrepoint du texte, des compositions originales, des fragments du répertoire classique (Mozart, Chopin, Tchaïkovski…), des réminiscences pop, mais aussi des matériaux générés par des modèles d’intelligence artificielle que Léo développait en parallèle de notre générateur de mouvement.


    Quel regard portez-vous sur l’usage de l’intelligence artificielle dans la création artistique ?

    Dans This Is Unreal, nous envisageons l’intelligence artificielle comme une force nouvelle qui participe à sculpter le réel et qui en requestionne la nature, pas comme un thème à traiter. Beaucoup d’IA génératives produisent des matériaux stéréotypés ou cherchent à capturer la partie la plus paresseuse de notre attention. Mais ça n’est pas une fatalité, c’est une question de conception et d’usage, et, donc, il nous semble crucial que les artistes, et particulièrement les artistes qui travaillent intimement avec le corps, s’en emparent pour proposer d’autres manières, plus émancipatrices, d’utiliser ces outils. Le spectacle vivant reste pour nous un endroit idéal pour explorer cette relation entre humain et technologie. Sa force tient à ce qu’il repose sur une expérience que la machine ne peut simuler : la coprésence, le partage du temps, le souffle commun entre la scène et la salle. C’est par cette expérience-là, cette relation directe entre les êtres, qu’il nous semble aujourd’hui urgent de réinventer la place du vivant face à la machine.

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