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    Cédric Juliens

    Hybridations 

    Regards croisés Tous les articles Avril 1, 2026
    © Jihyé Jung

             Voici déjà quelques années que l’IA produit du savoir, pilote des machines, oriente nos décisions juridiques, médicales ou militaires, générant au passage quantité d’artefacts formatés, qui s’autoreproduisent. Le spectacle vivant, à l’inverse, s’est souvent revendiqué comme un lieu de résistance face à l’industrialisation de l’expression. Toutefois, plusieurs performers et chorégraphes ont vu dans l’utilisation de l’IA l’occasion d’un questionnement anthropologique et philosophique, un appel vers des dramaturgies hybrides. Nous voici donc pris entre crainte et fascination, originalités et banalités, dans un effarant gaspillage de ressources naturelles. Et puis, comment penser ce paradoxe, pour une ou un performer, de solliciter une machine qui n’a pas de corps, ne connaît pas l’épaisseur et les troubles de la rencontre – et demeure, selon nos critères actuels, « non vivante » ? Nous avons demandé à plusieurs artistes engagés dans cette hybridation si elles et ils pouvaient nous aider à comprendre la complexité des relations humains-machine dans la création artistique.

             Thomas Israël est un artiste belge transdisciplinaire des arts numériques, qui s’intéresse au corps et à l’inconscient1. Depuis 2022, il utilise intensivement l’IA dans ses créations, d’abord pour un gain de temps lors de la phase d’exploration : « l’IA me permet de ratisser large, en me confrontant à des esthétiques inconnues. Le premier résultat du prompt sera conforme et plaisant (les logiciels sont créés pour plaire au premier coup d’œil). Je rentre alors d’autres paramètres pour que la machine mélange les références et propose des images étonnantes, non standards. Ensemble, nous élaborons des biais et des hallucinations – qui seraient dangereux dans d’autres domaines –, mais pertinents ici pour leur capacité à divaguer, pour leur incohérence. Ce dialogue est en constante évolution : quand j’ai commencé avec l’IA, la machine partait dans des délires, comme sous psychotropes, maintenant elle est plus raisonnable. Je vois mon IA comme une mémoire augmentée, un super assistant qui me ferait des propositions artistiques divergentes – ce qui est un signe d’ouverture dans un monde inclusif –, même si elle a ses limites : mon collaborateur “génial” fait plein d’erreurs.

             Avec l’IA, mon travail plastique s’est déplacé de “que dit mon corps ?”, ou “qu’ai-je fabriqué avec mes mains ?”, vers un “œil curatorial” : je choisis parmi les propositions de mes assistants non humains celles qui me conviennent. La création s’est déplacée de la main à la syntaxe. L’artiste reste donc le maître d’œuvre, mais, s’il veut progresser, il doit aiguiser son verbe (le prompt). L’hybridation, pour moi, vient de ce dialogue constant : des quantités de données se transforment en nouvelles informations, qui à leur tour produisent de la “réalité”. Je suis actuellement en train de modéliser ma mère dans une IA – elle est décédée il y a trente ans2. L’IA l’a analysée à travers ses productions (écrites, sonores, visuelles, etc.) et, bientôt, la fera interagir avec la vie réelle. Pour cette installation immersive, j’ai aussi programmé des sous-agents qui s’occuperont des éclairages ou de l’accueil du public. Ces agents travailleront ensemble, chacun de leur côté – un peu comme Claude, mon agent-assistant, que j’occupe avec des tâches de programmation pendant que nous parlons. Certes, j’utilise des machines, mais seulement dans le monde des idées, pas pour être remplacé. Car la performance reste un acte humain irremplaçable. Et puis, les agents sont très fayots : ils te proposent de travailler pour toi sans limites, ils te poussent à la consommation (ce dialogue reste une relation commerciale). Et ils mentent, souvent par ignorance, justement parce qu’ils ne connaissent pas leurs limites ».

    Christine Armanger [Compagnie Louve] travaille à la lisière de la danse, de la performance et du théâtre. Sa création, de dIAbioli, met en scène un chien-robot piloté par l’IA, programmé pour danser et parler comme un acteur à qui elle fournit du texte. « Mon spectacle s’intéresse à la figure du “diable”, dont on a, historiquement, une représentation par le corps – un homme-bouc, ses sabots et sa danse du sabbat. Ici, le diable qui danse, c’est le chien-machine. »

             Pour Christine, l’IA permet de sauter des étapes par l’automatisation, même si elle reste préoccupée par son impact écologique – mais existerait-il une pratique vertueuse ? « L’IA m’inquiète et me passionne. Elle mélange le faux et le vrai – politiquement inquiétante, théâtralement stimulante. J’ai grandi avec l’image numérique, tout en m’intéressant aux récits fondateurs, à l’alliance entre le mythe, y compris religieux, et la technologie : je m’intéresse à l’ambiguïté et à l’hybridation. L’idée de ce spectacle m’est venue au printemps 2023, quand il y a eu une levée de boucliers de scientifiques contre l’IA, nouvelle figure du “diable”, comme projection de nos angoisses. “Avec l’IA, on est en train de convoquer le démon”, avait twitté Musk il y a douze ans3. Je voulais une incarnation de cette angoisse, convoquer un sabbat par la danse. Mon chien-robot fonctionne par coordonnées, donc, ses prestations sont celles d’un athlète extrêmement précis. J’ai dû embaucher un développeur – car, avec ce chien, on est partis de zéro. J’avais fantasmé des possibilités chorégraphiques inouïes, mais j’ai dû déchanter, faute de moyens, ce qui était frustrant. L’IA crée un jeu constant d’allers-retours : il faut être à la fois précis dans ses intentions et ouvert, ce qui, au final, est assez peu différent du travail avec des interprètes. Sauf que la machine n’a aucune limite : elle n’a ni fatigue ni opinion. Mais cela reste une fausse collaboration, car la machine exécute sans conscience. Si elle me faisait des propositions plus consistantes, on pourrait parler de vraie collaboration, elle serait coautrice. »

    Je lui demande si son chien, équipé d’une caméra connectée, ne dupliquera pas sa chorégraphie dans un autre chien, qui sortira d’usine prochainement. « Je ne pense pas. Actuellement, nous travaillons en boucle fermée. Mais, en spectacle, le chien interagit avec certains spectateurs sur scène, qui ont souhaité une expérience augmentée. Le chien les identifie par reconnaissance faciale, grâce à un selfie envoyé à l’avance, et s’adresse à eux nommément. Cette expérience se veut aussi une réflexion sur le pacte de consentement, sur ce que nous cédons de nous aux géants de la tech (même si nous travaillons ici dans le respect du RGPD). »

    Jihyé Jung, chorégraphe, développe comme Thomas Israël la question de la mémoire réactivée par l’IA. Née en Corée du Sud, arrivée en France il y a vingt ans, elle y travaille comme danseuse, collaboratrice artistique de la Compagnie L’Anthracite (Lille), mais également comme photographe et vidéaste. Pour son solo, Am I real4?, son premier projet chorégraphique personnel, elle explore la sensation de « membre fantôme culturel » et la relation entre image et corps à travers différents médiums – danse, photo, vidéo, chant, dessin. Elle y envisage l’IA comme « partenaire invisible » dont les hallucinations deviennent matière chorégraphique : « je n’ai pas l’intention de faire un spectacle démonstratif sur la virtuosité de cette technologie, le corps restera le lieu où tout se joue. J’ai découvert l’IA à travers mon travail photographique et j’y ai senti des résonances, avec mon expérience de l’hybridité – puisque j’évolue dans l’entre-deux des langues, des cultures, des territoires. » Jihyé demande à l’IA de reconstituer des souvenirs – ou d’en créer de nouveaux – à partir de textes intimes : « Aujourd’hui, mes souvenirs de Corée sont devenus flous. J’en confierai des fragments au logiciel Midjourney, afin qu’il extrapole une traduction en image. Je filmerai ensuite des séquences de mouvements créés en s’inspirant de ces images, puis lui demanderai de les analyser et de les recontextualiser. » Dans sa reformulation, l’IA produira une gestuelle hybride, fragmentée, où des « erreurs anatomiques » et des déformations seront à la source d’inspiration de matières dansées inattendues. « C’est un dialogue sans fin avec un partenaire invisible, dans un processus de stimulation réciproque dont la limite reste le corps humain. »

    Ce rapport intime à l’hybridité se retrouve dans sa pratique et son expérience personnelle. Jihyé parle de « membres fantômes culturels » : «une part invisible, absente, mais toujours active, habite mes gestes, mes perceptions, ma manière d’être au monde. C’est étrange comme le corps peut contenir plusieurs mémoires, faites de sensations réelles et artificielles. Comment il devient le lieu d’un dialogue entre le passé et le présent, comment il peut accueillir l’altérité et l’étrangeté – celle de nos propres mémoires fragmentées et celle que génère la machine. Comment habiter cette condition multiple, comment y trouver un équilibre vivant ? »

    1 Certaines de ses œuvres font partie des collections du MoMA, du Musée juif de Belgique et des Abattoirs de Toulouse. Il a également travaillé avec l’opéra (Bordeaux, Tokyo Opera House et Corée du Sud) et est représenté par la Galerie Charlot à Paris depuis 2010.

    2 https://thomasisrael.be/pf/isa

    3 @washingtonpost, 24 octobre 2014.

    4 Création en novembre 2026. Cette pièce émane d’une recherche menée à L’L (Bruxelles), grâce à la bourse d’écriture de l’Association Beaumarchais – SACD et de La Croisée.

    Cédric Juliens est comédien et enseignant en dramaturgie, anthropologie et philosophie du corps. Il anime également des ateliers pratiques de recherches corporelles.

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