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    NDD#70 – Livres vivants – La singulière expérience proposée par Mette Edvardsen

    Par Alexia Psarolis

     

    La chorégraphe et performeuse Mette Edvardsen présentait, en mai 2017 à Bruxelles, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts (KFDA), une étape du projet qu’elle développait depuis 2013 autour de l’incarnation de livres. Aux confins de l’oral et de l’écrit, cette proposition atypique mettait en jeu le corps et les mots, et ce faisant, questionnait la mémoire et la trace.

    Comment oublier le regard bleu gris de Julie Christie dans Fahrenheit 451, l’adaptation cinématographique de François Truffaut, d’après Ray Bradbury ? Le roman de science-fiction – et le film – décrit un monde apocalyptique où les livres, considérés comme dangereux pour la population, sont réduits à l’autodafé. Mais une communauté d’opposants décide de les apprendre par cœur, devenant les seuls garants du contenu des œuvres. Voici le point de départ de Time has fallen asleep in the afternoon sunshine 1, conçu par la chorégraphe et performeuse Mette Edvardsen. Présentée pour la première fois à Bruxelles en 2013, sa proposition s’est développée en un projet au long cours autour de l’incarnation de livres. Pendant plusieurs années, des performeurs ont appris par cœur un (ou plusieurs) livre(s) de leur choix pour, ensuite, le(s) réciter à des « lecteurs-écoutants ». Programmée en mai 2017 par le KFDA, l’expérience s’est enrichie d’une nouvelle étape : la réécriture des livres par les performeurs, tels qu’ils existent dans leur mémoire. Ces éditions sont des versions nouvelles d’œuvres existantes, réécrites à travers un processus d’apprentissage et d’oubli, et altérées par le temps.

    Ils sont chercheurs, écrivains, étudiants, danseurs, et ont plongé dans cette aventure livresque – voire romanesque – par amour des mots et le plaisir de voir ceux-ci reprendre vie en leur corps. Des performeurs devenus des « livres vivants », comme les nomme Mette Edvardsen. Pour l’artiste norvégienne installée à Bruxelles, la littérature a toujours été une source d’inspiration de par son lien à la question du langage, au regard « de ce qu’il rend possible, de ce qu’il ouvre ». Les étapes successives font partie d’un processus en constant questionnement, détaché d’un résultat final. Elles ont mené l’artiste à interroger cette pratique du « par cœur », « proche d’une forme de méditation ou de la pratique du yoga », et de ce qui reste en mémoire.

     

     

    Disparaître derrière le texte

    Mrs Dalloway de Virginia Woolf, L’Amant de Marguerite Duras, Li de Nikos Kavvadias, Faust de Goethe… romans, nouvelles, poésie ; en allemand, en anglais, en français, en grec, en italien… environ 80 livres, soit des milliers de pages réunies dans une bibliothèque humaine, de quoi donner le vertige. « Nous commençons par apprendre l’équivalent d’une demi-heure et nous augmentons petit à petit. Il m’a fallu près de deux semaines de travail pendant des journées entières pour connaître les mots que j’ai pris du plaisir à répéter », confie Sonia Si Ahmed, qui incarne Métaphysique des tubes d’Amélie Nothomb en français et Seltsame Sterne starren zur Erde d’Emine Sevgi Özdamar en allemand.

    L’interprétation n’a rien de comparable à celle du comédien ; au contraire, elle doit tendre vers la neutralité afin de permettre une meilleure appropriation du texte par le lecteur, semblable à celle qui s’opère durant la lecture silencieuse. Restent inévitablement un rythme, une intonation, un timbre de voix, ces révélateurs d’émotions propres à chacun. « Depuis mes débuts en 2013, ajoute Sonia, je ne suis parvenue que très récemment à atteindre une forme de neutralité dans le récit. Mais celle-ci dépend également de facteurs physiques tels que la fatigue et de l’écoute du lecteur. »

    Comment restituer un texte fidèlement quand on sait la mémoire lacunaire ? « Nous essayons d’être fidèles au texte, ce qui ne veut pas dire corrects, précise Mette. Qu’est-ce qu’une erreur ? Quand il s’agit de ce qui reste en mémoire, il n’y a pas de faute à corriger. Au départ, nous restons très proches du texte, non pour être vrais, mais pour le plaisir de disparaître derrière lui. »

     

     

    Incorporer

    Selon l’historienne de la danse Victoria Pérez Royo, « peut-être la mémorisation est-elle la meilleure manière possible de lire un livre, celle qui a le plus d’impact. Non à la manière du professionnel, du critique, mais à celle du lecteur ému et fasciné, prêt à mémoriser le texte de sorte que le livre s’intègre totalement à son organisme vivant. La plupart des collaborateurs de Time has fallen… ont choisi d’apprendre un livre qui habitait déjà leur corps, qui y avait trouvé sa place, qui avait déjà été partiellement assimilé avant de faire l’effort de la mémorisation. De fait, la façon dont le livre se loge dans un corps est fondamental pour la lecture (et pour la mémorisation). » 2

    Incorporer des mots entre en résonance avec la pratique du danseur. Sonia Si Ahmed, danseuse de formation, en atteste : « C’est très physique, j’ai l’impression que les mots ont du volume, comme s’ils me faisaient bouger, pas seulement bouger ma bouche mais également tout mon corps, mes yeux, mes mains… Plus je me livre à cet exercice, plus j’en ressens les subtilités. Cela m’apprend beaucoup sur la relation à l’autre, sur le regard, sans que je sois dans une position d’analyse ou de manipulation. Quand le lecteur et moi nous regardons dans les yeux – ou pas –, cela n’est pas neutre, je navigue entre tout cela mais je n’interprète pas. Un mouvement intéressant s’opère qui inclut le mental, les images… ». Le face à face garantit l’intimité et la qualité de la rencontre entre le lecteur et le « livre vivant », un moment suspendu où la narration se fait interaction.

     

     

    Transmission et réécriture

    Si mémoriser un livre et le réciter constituent les premières étapes d’un long parcours, Mette le prolonge avec la transmission de la pratique d’apprentissage. « Cette transmission orale donne lieu à des livres de seconde génération. Après une expérimentation en 2013, j’ai eu envie d’essayer de coucher sur le papier le livre resté en mémoire et d’observer ce qui se passe. Pour les livres réécrits, j’ai proposé d’adjoindre une pré ou postface – toujours traduite en anglais pour un accès plus large – dans laquelle la démarche du performeur est contextualisée. » La danseuse Sarah Ludi témoigne, dans sa postface aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, de la lenteur de la réécriture « qui fait écho [en elle] à la lenteur de la mémorisation ». Elle s’est emparée de ces Rêveries « pour les inscrire dans ma mémoire, écrit-elle, puis en les falsifiant malgré moi lors de leur restitution, orale d’abord, écrite maintenant. Cette version, ma version, est un faux par défaut (de mémoire), dont les virgules et les points cherchent toujours où se poser ».

    Ces nouvelles publications ne répondent pas à une ligne graphique prédeterminée mais revêtent un caractère unique, portant en elles la facture que chaque performeur aura voulu lui donner. Au graphiste ensuite de traduire matériellement ces desiderata visuels (format, papier, couleur…) ou tactiles (poids du livre…).

     

     

    Un chapitre de l’histoire du livre (vivant)

    Time has fallen asleep in the afternoon sunshine est une performance contemporaine qui puise aux sources de l’histoire du livre. La transmission dont il est question renvoie à la tradition du récit oral avant l’invention de l’écriture, tradition qui a perduré bien au-delà, à une époque où seuls les lettrés avaient accès à l’écrit. Victoria Pérez Royo voit dans cette configuration singulière entre corps, vie et livre, telle que mise en scène dans Time has fallen asleep in the afternoon sunshine, une évocation de la figure du « hâfiz » (littéralement « gardien » en arabe), celui qui a appris le Coran par cœur et est capable de le réciter à partir de n’importe quel passage. « Il doit s’assurer de ne pas l’oublier, de sorte qu’il y consacre durant toute sa vie une pratique constante afin de fidèlement respecter chaque mot. Il s’agit là d’un processus de vigilance qui s’applique autant au texte qu’au corps qui le mémorise. » L’historienne de la danse convoque également la figure du moine copiste qui, au Moyen Âge, réécrivait mot à mot des textes religieux ou de l’Antiquité, et « entre les mains duquel les livres voyageaient et survivaient au cours de l’histoire, jusqu’à l’invention de l’imprimerie ». À l’ère du numérique, la démarche de Mette Edvardsen pourrait paraître à contre-courant mais elle ne s’éloigne pas réellement de la dématérialisation à laquelle nous assistons aujourd’hui. « Elle ne fait pas de différence substantielle entre un medium ou l’autre, précise Victoria Pérez Royo. Le texte peut se trouver dans les pages d’un livre, dans les fichiers numériques d’un ordinateur ou dans des notes manuscrites ; le support n’a pas d’importance. Seul importe que ce texte existe et qu’il vive parmi nous. Tous ces médias sont inertes tandis que le corps est le seul lieu vivant pour le texte. Son support – physique ou numérique – ne représente qu’un espace de stockage, en attendant qu’un corps lui redonne vie. »

     

     

    De l’engagement

    Cette aventure – ouverte à qui le désire – ne vise pas la virtuosité mais requiert de la motivation et un engagement certain. « Apprendre par cœur ne se résume pas à simplement sauvegarder une information dans sa tête, nuance Mette Edvardsen, cela met en jeu l’imagination, la musicalité… C’est là que réside la beauté de cette expérience. Je trouve dommage qu’à l’école on ne favorise pas l’apprentissage par cœur. Cette inutilité – passer tant de temps à quelque chose qui ne sert à rien – est un geste politique. Ne pas se projeter dans ce qui peut perdurer dans le futur mais s’engager dans quelque chose de durable dans le présent. »

    La performance n’a pas vocation à revêtir un caractère social (pour un public non-voyant ou analphabète par exemple). Non, pas question pour l’artiste de voir sa proposition instrumentalisée ni enfermée dans un cadre. « Je ne revendique pas l’art pour l’art mais l’art comme espace de liberté », conclut-elle, tout en parcourant de son regard bleu gris cette bibliothèque vivante, qui offre à la littérature une dimension et un goût inédits. « Les livres sont des âmes », écrit Christian Bobin  ; Mette Edvardsen nous en fournit ici la plus belle preuve. •

     

    1 Time has fallen asleep in the afternoon sunshine est une phrase issue de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953).
    2 Victoria Pérez Royo est chercheuse en danse à l’Université de Madrid. Son texte sur le projet de Mette Edvardsen « Et ce n’est que dans la perte que nous perdurons » a été publié dans le programme du KFDA de mai 2017. 
    Voir aussi www.metteedvardsen.be
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