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    NDD # 80 – Nouvelles scènes alternatives – Des plateformes numériques au petit écran

    Par Alexia Psarolis

    À l’heure où Numeridanse, plateforme pionnière de la culture de l’image dans le spectacle vivant, fête ses 10 ans, le Béjart Ballet Lausanne vient de lancer sa plateforme de vidéo à la demande, bejart.tv. Moov, média 100 % digital vient également de voir le jour tandis que deux nouvelles chaînes de télévision ont fait leur apparition pour une durée temporaire. Zoom sur ce qui se trame sur nos (petits) écrans.

    « 200 jours sans culture. » Les acteurs culturels brandissent, à juste titre, ce slogan avec une véhémence accrue. La culture a-t-elle pour autant totalement disparu de notre quotidien ? En cette période troublée, celle-ci s’est « réinventée » – selon l’expression consacrée – pour s’inviter ailleurs que dans les lieux qui lui sont traditionnellement dédiés. En Belgique, si l’ouverture des musées et des librairies maintient un accès physique à l’art et aux livres, le spectacle vivant, quant à lui, a basculé (temporairement ?) dans le cyberespace et, plus récemment, sur le petit écran. À l’instar du télétravail plébiscité par de nombreux travailleurs, assisterait-on à l’émergence d’un nouveau modèle des arts vivants qui pourrait se pérenniser au-delà de la pandémie ?

     

    Numérique, mon amour

    Depuis un an, artistes et lieux culturels cherchent des issues pour parvenir tant bien que mal à exercer leur métier et rencontrer le public autrement. Dans ce contexte, le spectacle vivant se déroule principalement sur la toile à défaut des plateaux. Si certains se sentent contraints de se soumettre au virtuel, d’autres y voient une opportunité à saisir, au-delà de la pandémie. Le numérique, considéré au début de la crise sanitaire comme un pis-aller transitoire pourrait s’installer plus durablement dans les pratiques de création des artistes et de réception de la part du public. Lancé le 15 février, Moov est un nouveau média numérique consacré à la danse, décliné sur lnstagram, TikTok, YouTube et sur un site internet dédié, conçu par Ongaeshi, studio de création artistique et audiovisuelle, en collaboration avec Les Magasins généraux, centre de création fondé par l’agence de communication parisienne BETC. Moov vise à fédérer la communauté de la danse et ses adeptes, et ambitionne de devenir « une vitrine incontournable auprès du grand public ». Au programme, de la danse… toutes les danses !

     

    Dans ce paysage où la bascule numérique renforce, sans grande surprise, des mutations sociétales déjà amorcées ces dernières années, la télévision, média traditionnel et populaire par excellence, revient sur le devant de la scène. Des exemples ? Le lancement de Podium 19 en Belgique et de Culturebox en France, deux chaînes télévisées éphémères exclusivement consacrées aux arts vivants.

     

    Le retour du petit écran

    Que faire, en temps de crise, pour aider les artistes quand on est une institution culturelle ? Cette réflexion, sept structures flamandes l’ont menée tambour battant. Cet aboutissement se nomme Podium 19, nouvelle chaîne de télévision qui a émergé le 21 janvier dernier. L’Ancienne Belgique à Bruxelles, l’Antwerp Symphony Orchestra, le Brussels Philharmonic, Concertgebouw Brugge (salle de concert de Bruges), deSingel (Anvers), Opera Ballet Vlaanderen (opéra-ballet de Flandre, basé à Anvers et à Gand) et Kunstencentrum Voo?uit à Gand ont lancé cette chaîne de télévision, avec le soutien du gouvernement flamand. L’organisme public flamand de radiodiffusion, la VRT, ainsi que les trois principaux fournisseurs de télécommunications belges, Proximus, Telenet et Orange, apportent leur soutien technique et logistique, garantissant l’accessibilité à tous de cette nouvelle chaîne culturelle. « Nous souhaitions augmenter et diversifier le public en créant une chaîne considérée comme une scène alternative, explique Jeroen Vanacker, directeur artistique du Concertgebouw à Bruges et responsable de la programmation de Podium 19. Podium 19 n’est pas une chaîne de télévision traditionnelle où le média décide du contenu mais où nous proposons nous-mêmes le contenu au média, principalement des captations de grande qualité audio et vidéo. » Quel est ce contenu et comment a-t-il été conçu ? « La programmation de Podium 19 – dont plus de 60 % est issue de celle des partenaires et le pourcentage restant, des sept institutions – est bouclée jusqu’à fin avril, date supposée de l’arrêt de cette chaîne éphémère. Cette programmation a été pensée à court terme, car liée à la crise sanitaire pour pallier la fermeture des salles. Le contenu présente des captations existantes réalisées en 2020, ou dans les mois à venir, avec un dispositif assez simple dans la majorité des cas, car nous n’avons pas de budget pour créer des productions télévisuelles comme celles de Canvas en Flandre ou d’Arte. Ces créations, dans certains cas, sont des premières télévisuelles, comme celles de Michiel Vandevelde ou de Jan Martens. Nous voulions proposer de nouveaux spectacles créés en période de coronavirus et développer une programmation thématique (la Semaine de la musique belge, le Jour de la danse fin avril…). » Un projet aussi ambitieux ne peut se concevoir sans aide budgétaire. La Communauté flamande soutient la chaîne à hauteur de 460 000 euros, utilisés en grande partie pour la programmation et destinés à environ 175 projets. Les montants octroyés aux structures pour réaliser ces captations représentent un soutien (entre 1 000 euros et 3 000 euros) mais ne couvrent pas tous les coûts, notamment la rémunération des artistes, prise en charge par les opérateurs qui ont déjà une subvention structurelle tels que Rosas, Ultima Vez, Voo?uit, Concertgebouw Brugge… « Il est important que les artistes soient rétribués convenablement », souligne Jeroen Vanacker.

     

    Construire un pont

    « Nous avons l’ambition d’élargir le public des arts de la scène, poursuit le programmateur. Podium 19 est un mégaphone pour tous, au-delà du public des réseaux sociaux. Ce projet se veut plus égalitaire car tout le monde possède aujourd’hui une télévision, mais n’a peut-être pas les moyens de regarder un spectacle on-line dans des conditions qualitatives. Pour nous, il est important de construire un pont entre cette période de silence et la réouverture des salles. Nous souhaitons, au minimum, attirer les publics de nos institutions. Nous serons attentifs aux statistiques d’audience. » Que va-t-il advenir au-delà du 30 avril ? « Cet énorme networking entre partenaires, opérateurs de télécommunication et institutions constitue une opportunité pour le futur, pour créer quelque chose ensemble mais peut-être sous une autre forme ».

     

    … et en France

    Outre-Quiévrain, le paysage audiovisuel prend également de nouveaux contours. Lancée le 1er février par le groupe public France Télévisions, Culturebox est une chaîne 100 % dédiée à la culture, aux artistes et au spectacle vivant. À l’instar de Podium 19, sa durée de vie est inscrite dans le temps, à savoir jusqu’à la réouverture des salles en France. Diffusée 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sans publicité, la chaîne est financée par France Télévisions à hauteur de 5 millions. L’objectif ? Permettre aux artistes de renouer avec leur public et leur offrir un spectacle vivant tous les soirs. Du hip-hop avec le chorégraphe Salim Mzé Hamadi Moissi au ballet de cour de Louis XIV avec le Ballet royal de la Nuit, la programmation se veut large, brassant toutes les cultures.

     

    Podium 19 en Flandre, renforcement de l’offre proposée par Auvio sur RTBF, côté francophone, Culturebox en France… Pas de doute, le petit écran, en période de coronavirus, fait son retour en force. Soutenue par le service public, la télévision vient au secours des artistes avec l’ambition d’accroître l’audience réservée au spectacle vivant. Conçues comme éphémères, seul le temps (et les budgets) permettra de juger l’opportunité de faire perdurer ces initiatives. Parallèlement, le numérique consolide son alliance avec les arts vivants… un « mariage de nécessité » selon Jeroen Vanacker, « qui permet aux artistes d’avoir du travail, d’un point de vue économique, et de continuer à s’entraîner, à répéter. La rencontre entre arts vivants et numérique peut générer des formes hybrides à la fois sur écran et sur scène… il y a là des opportunités ».

     

    Cette période sombre aura eu pour (seul) mérite de révéler notre résilience, et du chaos de faire surgir des projets. Quant au service public, il revient au-devant de la scène, dans son meilleur rôle, celui d’État-providence. Car, à l’instar de la recherche, une culture non subventionnée est une culture qui se meurt. Est-ce encore utile de le rappeler ? •

     

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