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    NDD # 80 – Mouvement (f)utile en ville – Quand la danse se déconfine dans l’espace public

    Par Isabelle Plumhans

    Transe des corps et expression des émotions : la danse est aujourd’hui plus que jamais revendication essentielle. Les lieux culturels fermés, elle se réinvente en extérieur. Mais pas n’importe où, ni n’importe comment. On vous propose un inventaire de quelques initiatives investissant l’espace public. Comme une ébauche de liberté retrouvée, mais en conscience du lieu où elle s’inscrit.

    Nous écrivons ces mots aux lendemains de la seconde édition de « Still Standing for Culture » (rassemblement qui réunit des travailleurs et travailleuses de la culture, des lieux culturels et des fédérations artistiques, mais qui fait aussi appel au public, pour démontrer que la culture est toujours vivante et essentielle, dans le contexte de la pandémie, ndlr). Parmi les initiatives proposées, celle de Charleroi danse : une reprise de la Nelken Line, file dansante et participative impulsée par la fondation Pina Bausch dans la foulée du spectacle Nelken, créé par la chorégraphe en 1982. La ronde folle se termina ce 20 février par la libération des corps des participants de la Line sur Laissez-moi danser, la chanson de Dalida, dans un des bassins du quartier des Quais, à Bruxelles. Performance libératoire pour les « spect-acteurs », casse-tête logistique pour les organisateurs. « Danser dehors, c’est une organisation folle, nous glisse Annie Bozzini, directrice de l’institution. La peur de débordements aussi, dans les circonstances actuelles. On avait un espace-temps limité, une jauge largement dépassée – le soleil n’a pas aidé –, il a fallu parlementer avec la police. La danse doit se faire en intérieur, ou alors il faut scénographier précisément les espaces où elle se déroule. La catharsis, c’est permettre aux émotions de se dire dans un lieu précis. L’espace urbain n’est pas conçu pour la représentation, le regard y est furtif. » Ces propos radicaux ne l’ont pas empêchée d’organiser Unlocked, du 2 au 5 juillet 2020, festival en extérieur (Charleroi et Bruxelles) et condensé de la saison qui n’a pu se faire. Mais le lieu de représentation était bien délimité : « Si on libère l’exaspération actuelle dans l’espace public, on risque d’en faire un espace insurrectionnel plutôt qu’un espace d’expression. » Et pourquoi pas danser la révolution ?

     

    Soigner l’espace

    Le point de vue d’Annie Bozzini, Benjamin Vandewalle le partage partiellement. Le danseur de PARTS est chorégraphe, auteur du mouvant Walking the Line, chorégraphie participative dans laquelle le public est actant, se déplaçant en ville, posant son regard sur des détails de l’architecture urbaine. L’artiste estime que l’espace doit être scénographié pour y danser. « Je travaille la perception de la réalité, nous confie-t-il. Je ne veux pas simplement remplir un lieu public, mais le donner à voir autrement en lui créant une dramaturgie, en soulignant certains détails. » Avec la crise, la réalité de l’espace public est modifiée, il est moins évident pour l’artiste de s’y inscrire. Mais il reste confiant. « J’espère que les lieux culturels vont investir le dehors. Dans le contexte actuel, l’art peut y avoir un pouvoir soignant, en permettant de nouveau le vivre-ensemble, en activant la liberté des espaces publics. Et donc avoir à nouveau confiance en l’autre, et guérir de ce que nous vivons au présent. » Le danseur participera à Dag van de Dans, grande fête de la danse organisée par des compagnies, danseurs, chorégraphes, artistes, musées, cinémas, écoles de danse et autres organisations de Bruxelles et de Flandre. Une journée riche de propositions chorégraphiques autour des espaces de confinement forcés, habillés pour l’occasion de costumes colorés, expressifs. Pour faire bouger ces endroits en dormance depuis trop longtemps. Pour y réinjecter la vie.

     

    Vivre la ville

    Remettre la vie dans la cité, c’est le projet fou de Catherine Magis et Benoît Litt, à la tête de l’Espace Catastrophe. « On se promenait en ville le jour de l’annonce du maintien de la fermeture des restaurants et bars ; tout nous semblait mort. Le lendemain, balade en forêt et rêve autour de ce Circus in the City. Pour recréer du lien. » Concrètement, des vitrines de bars et restaurants investies de performances circassiennes, sans programmation horaire définie pour n’être pas hors la loi des restrictions de rassemblement. Ce devait être ponctuel, c’est devenu un véritable mouvement, un festival presque. Parti de la Maison du Peuple au Parvis de Saint-Gilles, il a essaimé aux cafés Caberdouche, Bar du Matin, Ultime Atome, Musette, Roi Albert et Brass’Art à Molenbeek. L’idée ? Provoquer le contact. Et ça marche. Un lundi, à deux pas de Madou, devant le Caberdouche, une joggeuse de passage répète les mouvements d’entraînement de Conni Sommi, combinaison et énergie derrière la vitre. Avant d’être remplacée sur la placette par un père et sa fille cyclistes, puis deux badauds en goguette nocturne. Ainsi, à l’heure où chacun se hâte pour rentrer chez lui avant le couvre-feu, l’initiative met du baume social à la vi(ll)e. Le rôle de ces espaces-vitrines est double, voire triple. Il permet aux artistes de ne pas perdre leur vocabulaire, en rencontrant le public, et au public de poser à nouveau son regard sur l’art et les corps. Un regard qui a perdu l’habitude de voir du beau, de l’autre, de la liberté. L’enjeu est crucial à l’heure où, muselé, masqué, l’œil ne peut, ne doit regarder que l’essentiel, oubliant que l’essentiel est parfois aussi dans le (f)utilement nécessaire de la création.

     

    Futile en ville

    Ce (f)utile essentiel en extérieur est central, pour la compagnie Giolisu. La danseuse Lisa Da Boit nous le rappelle : « Je pratique la danse dehors depuis longtemps. L’appel à projets de Wallonie-Bruxelles  » Un futur pour la culture  » nous a donné l’impulse d’une création. » Choquée par les bancs publics interdits et ceints de rubans de police pendant le premier confinement, elle a décidé de créer autour de ce mobilier urbain et réel. Ici, jamais un banc « décor » apporté dans l’espace public : « Cela n’a aucun sens de transporter un spectacle du plateau vers l’extérieur. Chaque extérieur a son identité. Une place raconte autre chose qu’un carrefour ou qu’un parking. L’espace public est intéressant quand il est utilisé pour ce qu’il est. Dans les conditions actuelles, c’est notre seule possibilité de nous échapper, de rêver. D’autant plus que le travail en extérieur permet d’aller chercher les gens là où ils sont, et de toucher d’autres publics. »

     

    Troubler pour soigner

    Travailler dans les espaces théâtraux non classiques, c’est aussi le mantra du festival Trouble. Un festival qui table, cette année plus que jamais, sur son côté participatif. Sa préparation ne se fait pas sans mal, avec des artistes bloqués à l’étranger, comme Sylvain Souklaye, afrodescendant travaillant sur l’épigénétique, coincé à New York. Son intention de travailler avec des jeunes de quartier récemment arrivés en Belgique nécessite aujourd’hui l’intervention d’artistes locaux, comme intermédiaires de travail. On retrouvera aussi lors de Trouble le travail de Matty Davis et Ben Gould, artistes s’enlaçant, alors qu’un des deux est atteint du syndrome de Gilles de La Tourette (maladie neurologique caractérisée par des tics involontaires, soudains moteurs ou sonores, ndlr). Le duo se produira dans le musée de la gare du Nord, à Kanal, et en extérieur. Et cette œuvre de toucher intimement à la notion de « care » essentielle aujourd’hui (notion du soin, de la sollicitude et de l’attention à l’autre, ndlr). Rappelons-le, le thème de Trouble 2021, c’est (1+1)>2, et cette notion de « care » y est centrale. Une nécessité dans notre monde sanitairement déshumanisé. Selon Antoine Pickels, curateur du festival, « reconquérir le rapport à l’autre aujourd’hui passe par la reconquête d’un espace commun ». En extérieur, s’il le faut. Si on le doit. Parce que l’espace extérieur est d’abord et avant tout un bien commun.

     

    On l’aura compris, l’essentiel de ces initiatives extérieures, c’est de remettre du soin, du lien, entre nos corps trop combattus, rompus, usés par cette pandémie. De rendre un regard sur les lieux et les êtres. Un regard de bienveillance transcendée par la beauté du geste, et l’interaction avec l’espace public. Voilà un pas essentiel qui fera du monde de demain un monde habitable, et habité. En extérieur danse, et dense. •

     

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