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    Sylvia Botella

    Mossoux-Bonté : Abécédaire de l’envers

    Figures Tous les articles Avril 1, 2026
    (c) Sylvain Dyfayard

    Quarante ans. Quarante spectacles ! Nicole Mossoux et Patrick Bonté signent le carnet graphique, illustré par Lemuel Quiroga, Traverser les mondes, qui, en se déployant aux confins des espaces et du temps, rappelle la puissance subversive de l’envers dans leurs œuvres, et la frémissante histoire de la danse belge. L’occasion rêvée de leur tirer un portrait abécédé.

    T comme trait d’union. Comme dans théâtre-danse ou Mossoux-Bonté, le trait d’union lie, mais signale aussi une différence. C’est bien là que nous sommes : ni dans le seul théâtre ni dans la danse. Depuis le début, nous créons les spectacles à tour de rôle, évitant ainsi toute frustration. Chacun de nous suit sa route avec l’appui de l’autre.

    R comme rêve. Nous partons toujours d’une intention qui se développe dans un univers fantasmatique – qui parle à l’intime, à nos archétypes, comme à des préoccupations plus directes. Le mot-clé est la présence,une façon d’être terriblement là et en même temps ouvert à un autre monde. Les interprètes ouvrent une dimension onirique, tout en la réalisant dans le contact vrai. Et nous empruntons au rêve sa structuration, cet emboîtement particulier, très libre, de courtes narrations.

    A comme anniversaire. Quarante ans ! La rétrospective que nous avons entreprise est moins un arrêt sur image qu’une image en mouvement étendue à plusieurs théâtres à Bruxelles, en Wallonie et à l’étranger. Nous reprenons des spectacles récents mêlés à d’autres plus anciens que nous rafraîchissons.

    V comme voyage. Le voyage est le commencement de la déterritorialisation et, avec cela, la confrontation à d’autres cultures. Il nous amène à comprendre que ce qui est le plus intime appartient à tous, aux Australiens, aux Africains, aux Mexicains. Des préoccupations nées ici, in situ,peuvent résonner aux antipodes. Souvent, nous avons vécu un étonnement ou un choc : l’humain nous répond et se partage par et à travers nos différences.

    E comme étrangeté. Comme inquiétante étrangeté. Il s’agit de débusquer l’envers des choses, le naturel qui cloche, l’évidence qui dévisse. Sur scène, faire voir ce qui peut se décaler dans le geste, dans nos habitudes de mouvement et de pensée. S’ouvrir à ce qui gronde ou bouge en nous sans que nous le sachions.

    R comme réel. Ne jamais laisser le dernier mot au réel. Pour la création d’un spectacle, nous partons d’intentions très concrètes certes, mais qui appellent à être détournées, qui incitent à suivre les bas-côtés. Il nous faut faire la peau au réel, au premier degré.

    S comme scène. Le travail sur le mouvement et les intentions concourt à la construction d’une image scénique qui fasse signe et où règne une tension liée aux contradictions dont elle est nourrie. Le résultat doit être partageable, comme les tournées nous l’ont appris. À l’instar du Mexique où, à l’époque de nos débuts, les publics n’étaient pas familiers de la danse contemporaine. Le public aimait ou n’aimait pas, mais le langage scénique devait lui permettre en tout cas d’être réceptif au propos sans que celui-ci n’abdique en rien sa singularité.

    E comme écologie. Si nous étions radicaux, nous ne prendrions plus l’avion. Mais, si les artistes et les œuvres ne voyagent plus, l’humanité s’appauvrit. Il y a, dans l’échange, quelque chose de proprement riche et sensible, un déploiement. Actuellement, notre film Baleines bénéficie d’une large diffusion internationale – que nous ne sommes pas en mesure d’accompagner. Cela nous manque, d’une certaine manière, mais c’est une autre façon de voyager.

    R comme résistance. Avant tout, il y a, en nous, le désir d’authenticité. Créer à tour de rôle nous laisse le temps d’interroger les formes, les thématiques. On pourrait appeler cela une résistance à créer à tout prix ou à reproduire du connu. On ne sait jamais ce que sera le prochain spectacle. Il y a aussi : « Résister à ce qui n’est pas propre à l’imaginaire », c’est-à-dire traverser les apparences, venir à bout des évidences.

    L comme littérature. Nos influences sont moins chorégraphiques que musicales, littéraires ou picturales. C’est en cela qu’Henri Michaux représente une figure d’absolu pour nous : la précision du regard, la fusion des contraires, la complexité, le sens de la formule, l’invention. Ou, découvert plus récemment, l’écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson. Il y a chez lui un flottement dynamique par rapport à la description du réel, une personnification de la nature, un trouble qui infiltre son univers. Et, bien sûr, tout le cinéma de David Lynch, à commencer par Eraserhead. Nous ne pouvons pas concevoir notre travail d’improvisation sans passer par les mots, sans aller jusqu’au bout de ce qu’ils disent. Ce n’est qu’après que nous allons au plateau avec le son, l’espace, la rencontre des corps et la présence. Nous allons comme sous les mots.

    E comme expérimentation. Dans Nuit sur le monde (2008), traverser l’ombre est passé par une série d’expérimentations sans fin sur des matières que l’on ne connaissait pas, et dont nous avons tiré des fils. Pour The Great He-Goat (2019), Coral Vados a enseigné le flamenco aux interprètes, et nous nous sommes avant tout saisis de son expression manger le monde, pour toucher à l’essence de sa pratique. C’est au départ de cet essentiel que nous avons recréé notre propre langage.

    S comme sensible. Nous ne voulons pas céder à l’expressivité ni faire vibrer la corde de la sensiblerie. Mais nous tenons vraiment compte de l’émotion du spectateur et de la spectatrice. On se souviendra toujours de la réaction très émotionnelle du public de Bujumbura pour un court épisode rythmique – c’était notre première pièce, Juste Ciel. Cette intensité partagée nous avait pris de court, et, à vrai dire, nous a transformés.

    M comme mondes. Avec les interprètes, nous traversons des pays, des univers, des cultures, des sujets. Mais aussi des mondes intérieurs, la multiplicité de l’être. Et c’est d’autant plus important que la tendance de notre époque est d’effacer la complexité en simplifiant les problématiques et les idées, en désymbolisant tout ce qui peut l’être, en essentialisant les identités.

    Dans nos spectacles, l’ensemble du corps est rarement mobilisé dans un seul élan. Le regard part dans une direction, tandis que le mouvement va dans une autre. Des rythmiques habitent le corps, un rebondi en bas, une lenteur en haut. Le geste unidimensionnel ne nous intéresse pas. Il y a, dans la manière de l’habiter, quelque chose qui est à la fois incarné et qui doute de l’incarnation.

    O comme Ophelia-s. La pièce questionne l’image de la femme, de la sublimation, notamment dans la peinture du xixe siècle, de ses états de faiblesse, de maladie et même, dans le cas d’Ophelia, de mort. Nous avons vécu une sorte d’ophélisation, pris conscience dans notre chair que nous étions les dépositaires de ces époques. Les combats féministes actuels ont tout leur sens quand ils prennent en compte le chemin parcouru.

    N comme nuit. C’est notre lumière naturelle. La nuit est la métaphore première du mystère de l’existence. À l’évidence, la plupart de nos spectacles sont des nocturnes. S’enfoncer dans la nuit, c’est s’enfoncer dans ce qui est le plus intime, c’est marcher en titubant vers une possible lueur. 

    D comme danse. Où commence la danse ? Où finit-elle ? La frontière est trouble. Nous préférons le terme déséquilibre. Ou musique visuelle. À vrai dire, nous sommes à la fois dans et en dehors de la danse. Si notre relation est ambiguë, ce qui y est constant, c’est que le mouvement dansé est utilisé à d’autres fins que les siennes propres.

    E comme émotion. Pour nous, l’émotion est liée au trouble qui déstabilise la perception et ouvre sur d’autres sensations. L’émotion du spectateur et de la spectatrice est précisément à l’endroit de la friction entre le sonore et le visuel. Nous travaillons rarement dans l’emballement rythmique ou l’engouement. L’émotion naît de ça, du sonore et du visuel qui hésitent, s’opposent et se mêlent.

    S comme secret. Le sujet de Whispers (2015) est le non-dit familial. Ces secrets qui nous désapproprient de nos mondes intérieurs, qui nous laissent incompris à nous-mêmes. Nous sommes les sempiternels explorateurs des mondes obscurs. C’est la quête de sens, sans fond, sans réponses définitives, qui fait sans doute de nous des humains.

    Les quarante ans de la Compagnie Mossoux-Bonté sont marqués par la reprise de huit spectacles, la présentation de films, une série de podcasts, des rencontres, la publication d’un livre ainsi qu’une exposition rétrospective les 24-25 avril 2026, dans la foulée de la représentation de Les Arrière-Mondes, à la Raffinerie. 

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