Sylvia Botella
L’internationalisation au corps
En 2025, trente-sept spectacles de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FW-B) sont présentés en Avignon. On peut y reconnaître les signes de la vitalité de la Vague belge francophone qui embrasse les enjeux actuels de l’internationalisation. Cependant, en rencontrant bon nombre d’opérateurs et d’acteurs culturels de la FW-B au Festival d’Avignon et au Festival off Avignon, il apparaît que malgré les divers dispositifs d’aides et soutiens existants pour la valorisation de la scène chorégraphique belge francophone à l’international, l’équilibre reste fragile. Les causes sont nombreuses. Il semble donc essentiel d’avoir une volonté de transformation rapide des modes et des échanges entre les opérateurs et acteurs culturels belges et internationaux, liant initiative individuelle et projet collectif.
Le soutien pour racine
Les arts chorégraphiques ont une existence réelle et très diverse dans les projets artistiques des institutions culturelles et artistiques du fait de leur taille, de leurs cahiers des charges et orientations générales. Pour Sandrine Bergot, directrice générale et artistique du Théâtre des Doms, pôle sud de la création en Belgique francophone, c’est inscrit dans le contrat-programme : « chaque année, le Théâtre des Doms programme un spectacle de danse dans le cadre du Festival off Avignon. Il collabore également avec les Hivernales CDCN d’Avignon dans cadre du Festival Les Hivernales qui se déroule en janvier-février. Ainsi[,] en 2025, Erika Zueneli a présenté une sortie de résidence de sa prochaine création Le Margherite au Festival Les Hivernales. Et nous avons programmé Habemus Naufragium de Silvia Pezzarossi aux Hivernales en juillet dernier ». Incontestablement, Pierre Thys, directeur général et artistique du Théâtre National Wallonie-Bruxelles (TNWB), ne conçoit pas son projet comme coupé de la danse : « parmi les huit artistes associés au théâtre, il y a les deux chorégraphes et interprètes Ayelen Parolin et Hendrickx Ntela. « C’est la première fois que les artistes du champ chorégraphique sont considérés de la même manière que les artistes du champ théâtral au Théâtre National, me semble-t-il. Nous n’avons pas coproduit le spectacle Brel de Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte au Festival d’Avignon – nous avonspréféré donner la priorité aux projets de Ayelen Parolin et Anne-Cécile Vandalem. Cependant, nous sommes en coréalisation, nous supportons une partie des coûts avec le Kaaitheater et La Monnaie. Au-delà du prestige, nous touchons des publics plus larges ; les publics de La Monnaie, le public néerlandophone et le public européen. » Alexandre Caputo, directeur général et artistique du théâtre Les Tanneurs, rappelle qu’il « est important d’être attentif à toutes les générations, et pas uniquement aux artistes émergents et/ou reconnus. Notre action est donc axée sur la diversité des pratiques artistiques et esthétiques, et les générations. Il ne faut pas être “jeuniste”. C’est pourquoi, aux côtés des artistes associés Mohamed Toukabri et Julien Carlier, nous présentons les spectacles de la Compagnie Mossoux-Bonté et accompagnons la dernière création de Michèle Noiret ». C’est au nom de cette solidarité agissante que Serge Rangoni, directeur général et artistique du Théâtre de Liège, développe des synergies avec Charleroi danse, centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles : « nous partageons la volonté de Fabienne Aucant de développer des initiatives plus cohérentes, notamment en bâtissant un pont entre La Biennale de danse et le Théâtre de Liège. Ainsi, dans le cadre de Objectifs danse 12 Bruxelles / Liège Charleroi (plateforme professionnelle de danse contemporaine dont le but est la promotion et l’exportation des artistes et compagnies de la FW-B, ndr), nous présentons deux créations à l’attention des professionnels grâce au soutien de Wallonie Bruxelles Théâtre Danse (WBTD) ».
L’internationalisation au corps
Pour Danièle Vallée, responsable de la programmation arts vivants – territoires chorégraphiques et performatifs au Centre Wallonie-Bruxelles (CWB) à Paris, force est de constater qu’« Avignon est le carrefour de rencontres entre les artistes, les programmateurs et les médias, français et internationaux. Et aussi, l’endroit idéal pour présenter des projets atypiques. L’enjeu est bien aujourd’hui la pérennisation de dispositifs du CWB tel[s] que Major Tom # Chorégraphique déployé à Paris en partenariat avec Wallonie-Bruxelles International (WBI) pour valoriser les projets en cours de production (en juin 2025, Florencia Demestri et Samuel Lefeuvre, Cassiel Gaube, Alban Ovanessian et Habib Ben Tanfous y présentaient leurs projets, ndr). Et, complète Séverine Latour, coordinatrice de WBTD : « favoriser les relations de partenariats-achats, coproduction, accompagnement artistique et technique ou mise en réseau. On le voit bien, il est parfois plus “facile” d’exporter les spectacles de danse que les spectacles de théâtre de la FW-B qui peuvent se heurter aux barrières de la langue, et du surtitrage ». Aujourd’hui, on peut parler de Vague belge francophone. Selon Pierre Thys, en effet, « la curiosité est à l’œuvre et provoque chez les programmateurs internationaux le désir de mieux connaître les pratiques chorégraphiques actuelles de la FW-B. Ces dernières ont le vent en poupe. Preuve en est, le spectacle Simple d’Ayelen Parolin a dépassé les cent dates en Belgique et à l’international. C’est essentiellement dû à son talent et à la maturité de son travail. Cette année, « la danse représente 30 % de la programmation au Festival d’Avignon ». « Si le solo Every body knows what tomorrow brings and we all know what happened yesterday de Mohamed Toukabri est programmé au Festival d’Avignon, c’est avant tout dû à son travail et à l’accompagnement de Caravan production. Et ensuite, au soutien du théâtre Les Tanneurs en termes de résidence de création et d’avant-première », explique Alexandre Caputo. De fait, « le Théâtre de Liège s’inscrit davantage dans les réseaux de théâtre européens, concède Serge Rangoni. C’est pourquoi nous avons récemment déposer un projet de danse auprès de l’Union européenne notamment en partenariat avec la Maison de la danse de Lyon dans le but de mieux accompagner les artistes dans le développement de leurs projets et leurs mises en réseau ».
Freins sensibles
S’interroger sur l’internationalisation des œuvres chorégraphiques de la FW-B suppose d’identifier les principaux freins. Comme le constatent Séverine Latour et Sandrine Bergot : « De manière générale, les extrêmes droites s’étendent et fustigent les arts et la culture. En France, il y a aussi des coupes dans les subventions publiques dans les départements, les régions et au niveau de l’état. Ce qui signifie moins de ressources financières pour les institutions et les compagnies. Et donc, le resserrement des productions locales et internationales. Ce qui néanmoins n’altère pas la curiosité des professionnels à l’égard de la danse belge francophone. » Au TNWB, Pierre Thys et Céline Gaubert, responsable de la diffusion et des relations internationales, s’accordent à dire qu’il est « de plus en difficile de monter des coproductions internationales – les apports varient aujourd’hui entre 10 000 et 15 000 euros en moyenne. Et “diffuser” coûte de plus en plus cher à cause de l’inflation galopante. En dépit des aides à la mobilité existantes, les coûts de transports et de logement des compagnies s’envolent. Dans cette perspective, la participation du TNWB aux réunions de l’Onda favorise les coopérations qui permettent d’envisager des dispositifs de mutualisation sur le long terme. Et donner une visibilité aux compagnies qui n’ont pas de responsable de diffusion ». Pour Danièle Vallée, l’inflation a pour corollaire la diminution de la prise de risque des professionnels. À l’échelle de la FW-B, Alexandre Caputo dessine une tendance ; celle de certains professionnels « de présupposer que la danse n’est pas “pour leurs publics”. Il est fondamental de renforcer le maillage de la diffusion des œuvres au sein de la FW-B, notamment au niveau des [c]entres culturels. Il en va de notre responsabilité. Plus un spectacle est joué, plus il génère des emplois ». Serge Rangoni rappelle qu’« à l’exception de Charleroi danse, peu d’opérateurs de la FW-B sont inscrits dans des réseaux constitués de danse. Même si ce n’est pas un frein en tant que tel, ce n’est pas un moteur. En réalité, seules les compagnies – plus ou moins outillées pour tourner – sont “opérationnelles”. Il manque aussi une scène dédiée à la production de la danse, et tournée vers l’international. Il faut être conscient que toute la complexité se loge dans le montage et le portage de la production, et dans la conclusion d’accords spécifiques ».
Donner du sens
En écoutant le discours d’Élisabeth Degryse ministre-présidente du gouvernement et ministre de la Culture au Théâtre des Doms, on comprend qu’elle est consciente que « la diffusion internationale est un levier majeur pour renforcer la pérennité et la vitalité de la scène culturelle de la FW-B ». Pour elle, le futur décret diffusion prévu pour 2026 et la création d’une agence unique pour l’action culturelle internationale prévue dans la note de politique internationale récemment adoptée par la Région wallonne et la FW-B peuvent constituer des avancées notables. Au-delà de la nécessité de se fédérer, « il serait intéressant de prévoir des incitants en matière de programmation de la danse. Et surtout, pour les centres culturels », suggère Alexandre Caputo. Selon Pierre Thys, la création du Réseau danse wallon – La danse étend son territoire,à l’initiative de Charleroi danse et Central, repense pertinemment la diffusion de la danse en FW-B. Éligible, « Irrésistible révolution d’Ayelen Parolin bénéficie ainsi d’apports en coproduction et d’un calendrier de tournée sur le territoire de la FW-B. » À l’avenir, « le Théâtre des Doms et le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris vont intensifier leurs relations de manière à mutualiser et [à] faire davantage rayonner les artistes de la FW-B dans l’[H]exagone », informe Sandrine Bergot. Ce qui corrobore les propos de Danièle Vallée :«exporter ne suffit pas. Il faut générer du dialogue. Et surtout, des circulations qui permettent aux artistes de créer et de tourner plus longtemps ». Notons aussi que Séverine Latour s’interroge sur le croisement des sources de financements, publics et privés. À condition bien sûr que « les entreprises et personnes privées n’imposent pas leurs visions, et ne portent pas atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de création ». Avant de conclure, « certes, les défis sont face à nous. Toutefois, je demeure confiante. Il y aura des renouveaux, d’autres manières de collaborer, d’autres pratiques. Parce que les travailleuses et travailleurs de la culture ont ce pouvoir-là : l’imagination ! »
