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    NDD#66 Du vent dans l’herbe | Les enjeux de la danse à l’école

    © cdwej

    Par Sarah Colasse

    Avez-vous déjà observé l’effet du vent dans l’herbe ensoleillée ? Cette dernière scintille et frémit de mille mouvements… Soit c’est le tout, soit c’est en partie qu’elle semble se mouvoir sur le périmètre observé. D’ombres et de lumières, dans un sens puis dans un autre, le mouvement semble infini et ce sont des centaines d’histoires qui s’y racontent. Un tableau magnifique… Riche d’inconnu et d’ouverture.

    Ce tableau me fait penser à la danse à l’école… Pourquoi ? Parce que cette danse peut se révéler aussi puissante que fragile, parce qu’elle se nourrit de simplicité et d’authenticité, parce qu’elle propose, avec une apparente légèreté, un point d’ancrage essentiel pour les individus en « construction ». Parce qu’elle revisite, mine de rien, tout ce qui fait notre – a priori banal – quotidien : les notions d’espace, le langage du corps dans toutes ses nuances, les relations, la qualité de présence, les postures, les façons de regarder, de s’avancer, de donner, de recevoir… Il y a, là aussi, quelque chose de frémissant, de scintillant, de mystérieux même… L’art de magnifier le quotidien… C’est avec la danse à l’école que j’ai été littéralement envahie par des bouffées d’émotions, d’une grande reconnaissance pour ces enfants et adolescents venus dévoiler une sincérité toute particulière, venus raconter l’indicible, des centaines d’histoires, eux aussi… Chacun à sa façon et à la fois au diapason avec les autres. Reconnaissance pour ces artistes et ces enseignants qui les ont emmenés dans l’inconnu…

    Partenariat

    Oui, c’est bien lui le point de départ : ce précieux partenariat entre l’artiste et l’enseignant. En tout cas, c’est celui que nous préconisons avec force au cœur du projet Art à l’École au CDWEJ. Cette notion de partenariat partagée avec maestria par Jean-Claude Lallias en 20001, puis par Marcelle Bonjour en 20012 et, enfin, véritablement mise en pratique, creusée et structurée avec Laurence Chevallier dès 20033. Depuis lors, l’opération Art à l’École4, qui comporte un important volet Danse à l’École – aux côtés du théâtre et de l’écriture principalement –, n’a fait que s’amplifier, s’affiner dans sa philosophie, réunir de plus en plus d’artistes, d’enseignants, d’éducateurs, d’élèves, de médiateurs culturels… Une opération forte des très nombreux impacts positifs générés.

    Comment ça se passe ?

    Suite à un appel à candidatures, une soixantaine d’« ateliers » se déroulent dans toute la Wallonie. Ces ateliers prennent place dans des crèches, des écoles maternelles, primaires, secondaires, des hautes écoles pédagogiques, voire même un service d’accrochage scolaire, une maison de quartier, un internat… L’opération Art à l’École permet, durant une année scolaire, d’accueillir un artiste en résidence qui emmène les jeunes en chemin, qui vient partager son langage, son univers esthétique, son approche singulière, son regard sur le monde…
    Artiste et enseignant (ou puériculteur ou éducateur ou…) se retrouvent en formation de deux jours en amont de ces ateliers. Ensemble, ils expérimentent le processus d’un artiste donné5. Cette expérience vient nourrir une réflexion méthodologique6. Plus qu’une formation, il s’agit surtout d’un espace de laboratoire. Où, à partir de la proposition d’un univers artistique très singulier, les participants se retrouvent en recherche, en questionnements, en position d’expérimentateur… D’une part, ils auront vécu ce que leurs élèves vivront par la suite à leur manière et à partir d’une autre proposition (celle de l’artiste en résidence). D’autre part, ils auront jeté les bases d’un partenariat ou les auront consolidées s’il s’agit d’une deuxième année de travail conjoint.
    En cours d’année, des moments de discussion, de partage d’expériences et de co-construction permanente sont prévus tant avec les enseignants qu’avec les artistes et les médiateurs culturels.

    Seppe Baeyens Tornar © DannyWillems
    Les médiateurs culturels, késako ?

    Pour travailler sur l’ensemble de la Wallonie tout en veillant à la proximité, pour mettre en avant le rôle intéressant du tiers dans ces projets, le CDWEJ travaille avec une vingtaine de centres culturels. Une belle collaboration qui permet d’étoffer les projets, les liens créés, de les relier aux œuvres, d’offrir des services particuliers aux partenaires…
    Les Rencontres Art à l’École viennent, en avril ou en mai, créer la rencontre de tous ces jeunes, issus des quatre coins de la Wallonie. Chaque processus y est partagé. Après Ottignies à leurs débuts, les Rencontres Danse à l’École se déroulent désormais aux Écuries de Charleroi Danses. Chaque édition révèle la beauté, la force et la nécessité d’un tel projet auprès des jeunes… Le moment est sensible ; nous sommes toujours sur le fil : il s’agit d’y valoriser le parcours artistique d’un groupe, de partager la quintessence du processus sans verser dans la « mise en spectacle »… Il s’agit d’en préserver la fragilité et la vérité tout en maintenant l’exigence… Ces Rencontres reflètent ainsi autant de chemins parcourus par des jeunes d’âges et d’horizons très différents, accompagnés par des artistes aux démarches et aux regards variés et pluriels… Passionnant !
    Au même titre que les élèves, des artistes invités partagent leur travail, dévoilent un extrait de spectacle ou une ébauche de leur création en cours. Une façon de relier la démarche de création que les élèves ont expérimentée avec celle d’artistes professionnels et d’instituer ainsi une approche artistique et culturelle globale.

    Quid des impacts ?

    Nous évoquions les impacts. Qu’en est-il ? Ils surgissent à foison et nous ne les connaîtrons jamais tous… « Tout le monde était plus vrai après le projet qu’avant… On se dévoile beaucoup plus à l’autre. », me confiait récemment Marius, 17 ans, en entretien. Cette authenticité dont parle Marius me semble être l’une des notions récurrentes et particulièrement intéressantes à observer. Dans un monde qui pousse au conformisme à tout crin, à la compétition et qui laisse finalement peu de place à la différence, amener l’enfant ou l’adolescent à être soi et à l’assumer, à se positionner, à trouver sa juste place, à signer sa danse tout en la reliant à celle des autres, avec tout le respect, l’écoute, la curiosité, la sensibilité, la liberté et l’ouverture que requiert pareille démarche, semble essentiel, incontournable, indispensable !
    La danse à l’école, c’est l’inconnu… Dès lors, y aller demande une sacrée dose de confiance (en soi, en l’autre, dans le projet…), de renoncement (aux idées préconçues liées à « la danse », aux rapports genrés – filles/garçons –…, aux limites dans lesquelles on pense se trouver, tant corporelles que mentales…), de remise en question, de dépassement, d’ouverture…
    La danse à l’école, c’est le plaisir, la découverte… Découverte de sa multiplicité, découverte des œuvres, des codes, des valeurs, des visions politiques et poétiques de ses artistes… Découverte de ce que chacun peut exprimer, partager, expérimenter grâce au mouvement, à l’heure occidentale du « tout au cérébral ».
    « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la façon de bouger des gens mais ce qu’ils font bouger », disait Pina Bausch. Et c’est précisément ce qui est intéressant dans la danse à l’école, c’est ce qu’elle fait bouger dans un lieu qui reste le microcosme de la société. Et au-delà forcément ! Une structure comme la nôtre, le CDWEJ, a « bougé », elle aussi, avec la naissance des projets danse en son sein… S’ouvrant à d’autres approches, créant un rapport plus juste entre artistes et enseignants, précisant une philosophie en toile de fond de tous ses projets…7
    Apprendre sur soi

    « Le travail croisé avec Milton m’a appris considérablement sur la pratique pédagogique, le processus de création, les fondements de mon métier et in fine sur moi », nous écrivait Béatrice Basieux, enseignante, au terme d’un atelier en partenariat avec Milton Paulo Nascimento de Oliveira, danseur et chorégraphe, artiste associé au CDWEJ en matière de danse à l’école8.
    Lorsque j’ai demandé, dans un entretien récent, à Milton ce qui lui semblait important à transmettre aux enfants ou aux jeunes qu’il a face à lui en atelier, il me disait : « Entrer dans l’espace, savoir s’investir dans l’espace… Écrire, s’affirmer, se poser, être en action, construire… Pour mettre en place tous ces éléments, il faut avoir les outils, il faut comprendre comment le corps vivant fonctionne et comment il peut entrer en relation avec l’espace, avec les autres… Il est alors intéressant d’explorer l’espace, le temps, les vitesses… d’apprendre à transformer les flux… Pour y parvenir, il y a également les relations et la communication que l’on crée. Tous ces éléments qui permettent de VOIR la danse, le quotidien, la vie… Car le corps devient sensible, attentif, éveillé, ouvert… On peut ensuite amener ces qualités dans son quotidien et voir les choses différemment. »
    Nous avons commencé dans l’herbe, finissons dans le doux parfum des roses avec Jean-Claude Lallias : « Une rose, ça ne sert à rien et, en même temps, c’est indispensable ! Ce serait une grande perte si elle disparaissait. Il en va de même pour l’art… L’art est ce qui nous maintient en lien »9. •

    1 « Ce n’est ni le professeur, ni l’artiste mais la discussion qui choisit et qui décide du projet. Il faut une ouverture réelle. Pas un partenariat égoïste ou altruiste. », nous disait en novembre 2000 Jean-Claude Lallias, aujourd’hui conseiller pour le Théâtre au Département Art et Culture (Ministère français de l’Éducation nationale, Réseau CANOPÉ), lors d’une conférence pour enseignants et artistes organisée par le CDWEJ.
    2 Marcelle Bonjour est l’une des pionnières du développement de la danse à l’école en France. Elle est/a été consultante danse à la mission d’éducation artistique et culturelle, conseillère danse auprès du Ministère de la Jeunesse et de l’Éducation nationale en France, responsable des formations interministérielles de la danse à l’école, fondatrice de Danse au Cœur et du Centre National des Cultures et des Ressources chorégraphiques pour l’Enfance et l’Adolescence. Le CDWEJ l’a régulièrement invitée pour des conférences et des formations.
    3 Formée, entre autres, par Marcelle Bonjour, Laurence Chevallier a fait bénéficier le CDWEJ et Pierre de Lune de son expertise et a, par ce biais, grandement contribué au développement de la danse à l’école en Belgique francophone. Elle a été la première chorégraphe associée au CDWEJ.
    4 http://www.cdwej.be/documents/pdf/artalecole1516.pdf Par saison, ce sont un millier de jeunes et une septantaine de pédagogues qui sont touchés par l’opération dans une soixantaine de lieux (dont des écoles en grande majorité). Le projet La marionnette chez les tout-petits touche, à son tour, une cinquantaine d’enseignants et de professionnels de la petite enfance… Pour son volet Danse à l’École, le CDWEJ est reconnu comme partenaire privilégié – opérateur danse – auprès de la Cellule Culture-Enseignement, à la FWB.
    5 Formateurs dans le cadre de l’opération  danse à l’école : Marcelle Bonjour, Laurence Chevallier, Caroline Cornélis, Odile Duboc, Mic Guillaumes, Thomas Hauert, Joanne Leighton, Sarah Ludi, Marie Martinez, Nicole Mossoux, Jean-Christophe Paré, Karine Ponties, Laurence Salvadori, Ana Stegnar et Javier Suárez.
    6 Les artistes formateurs sont toujours accompagnés. Pour la danse, il s’agit de Céline Baijot, coordinatrice des projets Danse à l’École au CDWEJ. Elle prend en charge l’accompagnement structurel et méthodologique grâce auquel des questions peuvent se poser, une distance se prendre et des liens se tisser avec, entre autres, la réalité de ce qui se vit en classe.
    7 Et notre structure continue à cheminer. Récemment, elle a mené un projet européen Comenius Regio : cARTable d’Europe, avec Enfance, Art et Langages (Lyon).
    8 Milton Paulo Nascimento de Oliveira est artiste associé au CDWEJ. Il fait également partie de l’Assemblée des Rêveurs, groupe d’accompagnement à la direction dans le cadre de l’opération Art à l’École. Ce groupe est composé de six artistes. Cette précieuse collaboration permet de garder le projet vivant, « en mouvement », en phase avec l’art et l’éducation d’aujourd’hui.
    9 Lors d’une intervention dans le cadre de Théâtre jeune public et école. Quel présent pour quel avenir ?, rencontre organisée par Asspropro, la CTEJ et le CDWEJ (réunis au sein de l’asbl Ottokar) en avril 2014.
    Sarah Colasse est directrice du CDWEJ.
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