Anne Golaz
Émeute – Entretien avec Thi Mai Nguyen et Marion Faure
Avec la pièce Émeute, la danseuse et chorégraphe Thi Mai Nguyen et la DJ et créatrice sonore Marion Faure prennent le parti d’aborder la révolte par le prisme de la matière. Couverte de coquilles d’œufs, la scène se transforme au fil de la pièce pour accueillir une résistance collective.
Quel a été le point de départ de la création ?
Thi Mai Nguyen (TMN) : J’ai collectionné des coquilles d’œufs pendant trois ans pour créer une foule scénographique. Marion m’a proposé de collaborer sur un projet, et ce fut une évidence.
Marion Faure (MF) : Je suis venue avec le livre Éloge de l’émeute de Jacques Deschamps qui pose « la nécessité historique de l’émeute ». Nous nous intéressons, ici, à ce qui nous agite, à ce qui nous met en mouvement sur un plateau de théâtre et, par extension, dans la société.
Quelle est votre intention avec cette pièce ?
TMN : Il y a un parterre de coquilles d’œufs cassées en deux. Mon corps essaie de ne rien casser sur son passage, mais, par accident, j’en casse une, puis plusieurs. Marion et moi, nous sommes à la recherche d’un « vivre ensemble » avec plus de justice, et le plateau de théâtre tel que nous l’éprouvons dans Émeute est en quelque sorte le reflet de la société telle que nous la traversons, en cherchant ici poétiquement à la transformer.
MF : Quand Thi Mai écrase les coquilles avec son corps, cela produit une matière sonore à partir de laquelle je compose. Je crée un paysage sonore à partir des sons que ses mouvements produisent pendant la performance. On est totalement interdépendantes. Une autre partie de la réflexion est axée sur les rapports de domination. Qui domine qui ? Comment les rapports de pouvoir s’installent, s’inversent ? On cherche à rendre palpables et sensibles, au niveau visuel et sonore, les rapports de domination auxquels on est tous et toutes soumises. L’émeute est la dernière carte qu’il reste au dominé pour résister au dominant.
TMN : Marion est sur sa table de DJ, elle mixe et scratche. Moi, je suis sur l’installation « Feu de camp » du plasticien Robin Wen, un amas de caissons d’enceintes brûlées. Nous réagissons aux propositions corporelles et sonores l’une de l’autre. Je suis connectée aux mouvements physiques des manifestants, des émeutiers, proches du combat. J’évite ou j’embrasse ses scratchs avec mon corps. C’est un hymne à la corésistance. Le combat fait partie de mon histoire, de mes racines.
MF : Les free parties, à l’origine, étaient des mouvements de rassemblement antisystème avec l’idée de prendre des espaces de liberté. Le son a le pouvoir de rassembler. Dans les mouvements contestataires, il porte les voix des exclus, les voix des mouvements d’émancipation.
TMN : Dans cette création, je souhaite créer une émeute sonore à deux pour aller à l’encontre de l’idée que tout seul, on ne peut rien faire. Même à deux, il est possible d’activer une forme de résistance. Tout est matière à questionner, à débattre.
MF : Avec le Théâtre de la Vie, notre souhait est d’ouvrir un espace de discussion avec le public, de questionner le « vivre ensemble ». Nous imaginons les bords du plateau comme un espace-temps où une expérience partagée peut devenir de la parole, puis peut-être de l’action.
Prochaines dates :
Du 20 au 24 octobre 2026, Théâtre de la Vie, Bruxelles
