Anne Golaz
ماحلى خيالك [Beautiful Shadows] – Entretien avec Ahmed Ayed
Dans sa nouvelle création, le chorégraphe et metteur en scène Ahmed Ayed explore les notions de foyer, d’exil et de migration. Comment préserver la sensation du foyer lorsque l’on est loin de sa maison d’enfance ? Comment la convoquer sur scène, à l’intérieur de nos corps ? Telles sont les questions au cœur de cette pièce qui réunit quatre danseurs et danseuses et un musicien.
Quel a été le point de départ de la création ?
Le spectacle s’appelle خيالك ماحلى (mɑħlɑ xjɛlɛk) en arabe, Beautiful Shadows en anglais. C’est une expression que ma mère me dit quand je rentre en Tunisie, mon pays d’origine. Elle signifie « que ton ombre est belle ». Je l’ai toujours trouvée assez magique et « cute », mais elle porte aussi en elle un mystère, quelque chose d’étrange. C’est comme si ma mère parlait à mon absence quand elle dit ça. Ça a été le point de départ poétique pour me poser cette question : est-ce que je n’aurais pas laissé mon ombre sur les murs de ma maison d’enfance ? Quelque part, c’est rassurant de se dire que l’on a laissé quelque chose là-bas. Mais ça veut aussi dire que l’on part incomplet.
Quelle est ton intention avec cette pièce ?
Le spectacle parle de comment retenir la sensation du foyer quand il est absent. Je me suis entouré d’une équipe qui partage avec moi ces questions sur le foyer, sur l’exil, sur la migration. On est toutes et tous de pays arabes, on partage un background culturel commun qu’on a envie de donner à voir. Même si on vient de pays avec des contextes politiques et sociaux différents, on les a toutes et tous quittés pour de bonnes raisons. On aime le pays autant qu’on le déteste. Il y a la volonté de partager notre narratif, de nous rassembler, de créer un foyer sur scène qui pourrait venir guérir quelque chose. C’est un travail d’équipe assez fort. La création laisse la place à la proposition des interprètes, à leur langage corporel. C’est important quand on vient avec des thématiques identitaires, chacun·e avec cette maison que l’on porte à l’intérieur de soi, qui est souvent différente.
Dans la danse, à proprement parler, on travaille beaucoup sur la notion de groove intérieur. Le groove, c’est la maison avec laquelle on vient, avec laquelle on voyage, qui s’active à chaque fois que l’on danse. Qu’est-ce que ça fait quand on perd cette notion de groove ? Qu’est-ce que ça fait quand on perd un membre du groupe ? C’est quoi de laisser place à cette absence, comme à un membre fantôme ? On se sert aussi de l’image de la douleur fantôme dans le spectacle. Elle est ressentie quand on nous ampute d’une partie du corps et que l’on continue à la sentir. L’absence de la maison, c’est un peu pareil. Quelque chose que l’on porte en nous, que l’on ressent, mais qui est absent.
Au-delà de la chorégraphie et de la recherche corporelle, j’ai envie de développer un travail d’images. Pour moi, créer des images qui peuvent parler au public, le transpercer, est beaucoup plus fort qu’une narration ou un texte. Par exemple, notre scénographie est une réduction du concept de la maison en un seul mur, qui va subir l’effet du temps au cours de la pièce. Le mur va se craqueler, des morceaux vont s’effriter, des parties du décor vont s’écrouler. Des formes, des fantômes, des ombres, des corps vont sortir de ce mur. Je développe ça avec l’artiste visuel Florian Pugnaire qui travaille beaucoup sur la destruction des espaces, sur l’effet de forces invisibles sur la matière.
Comment travailles-tu la relation entre danse et musique ?
Dans mon parcours, je me suis beaucoup intéressé au clip vidéo. Comment mettre en image la musique elle-même, son énergie et ne pas simplement l’illustrer ? Ça m’a servi dans mon travail de chorégraphe et de metteur en scène et il y a de la musique live dans mes derniers spectacles, qu’elle soit visible ou non au plateau. Petit à petit, j’ai intégré le musicien comme performeur, quelqu’un avec un corps, avec des choses à dire, je flirte un peu avec la forme de concert.
Jawhar, qui est avec nous au plateau, est plutôt dans un registre calme et planant. Parfois, il joue juste de la guitare comme une musique de film, parfois il chante. Il y a quelque chose de très organique, de très vivant, qui active directement les corps des danseurs et danseuses. Le groove est direct quand on entend de la musique live.
Prochaines dates :
Du 4 au 7 novembre, festival Brigitte en novembre, Les Brigittines, Bruxelles
