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    Nathalie Debusschere

    Comment parler des danses street ?

    Regards croisés Tous les articles Septembre 25, 2026
    Principales routes maritimes de la traite esclavagiste depuis les côtes africaines. L’épaisseur des tracés rouges figure l’ampleur des déportations, très majoritairement dirigées vers les Amériques.

    En octobre 2025, le Dakh, Get Down et le Réseau des arts chorégraphiques (RAC) organisaient une conversion autour des danses street. Un mot en particulier a retenu notre attention.

    À quoi fait-on référence quand on parle de « danses street » ? Ce terme parapluie regroupe en réalité différents styles de danse : hip-hop, krump, popping, house, locking et bien d’autres, dont le point commun est d’être nés dans les rues – et non dans des studios de danse –, des États-Unis, dans des communautés noires et latinx. Si on pense hip-hop, on pense bien sûr au Bronx new-yorkais des années 1970 ; si on pense krump, c’est l’image de quartiers de Los Angeles des années 1990 qui nous vient en tête.

    En parallèle, chez nous, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la libération de la Belgique par les troupes états-uniennes et ensuite pendant toute la durée de la guerre froide, la culture nord-américaine s’est invitée partout dans nos esprits, principalement par le biais de son industrie cinématographique et de la musique, mais aussi par la peinture contemporaine… ou la danse.

    Cet article souhaite ainsi questionner l’hégémonie culturelle états-unienne et le périmètre de son influence, notamment lorsque l’on parle de « danses street ». Dans cette logique, Serge Medard, un des participants à la conversation d’octobre 2025 organisée par le Dakh, Get Down et la RAC, suggérait d’utiliser les mots « danses vernaculaires », plutôt que danses street, et cela a retenu notre attention.

    L’adjectif « vernaculaire » désigne « ce qui appartient à une minorité ou à un groupe culturel local, non dominant, historiquement intégré à un groupe culturel plus vaste »[1]. « Vernaculaire » est principalement utilisé en linguistique, par opposition à l’adjectif « véhiculaire », lequel désigne une langue qui permet les échanges (commerciaux, entre autres) entre des groupes parlant des langues différentes. « Vernaculaire » peut cependant aussi s’appliquer à l’art ou à la danse et fera dès lors référence à un savoir-faire situé et incarné par une communauté, à sa mémoire collective, à la transmission ou encore à la résistance.

    Un autre point commun des danses street évoqué lors de la rencontre d’octobre 2025 est en effet qu’elles rappellent l’appartenance à une communauté et incarnent une forme de résistance culturelle, historiquement dans des États-Unis profondément racistes à l’égard des Noir·es descendant·es d’esclaves, exilé·es de force par le tragique « commerce triangulaire ». Ce qui est ici intéressant avec les mots « danses vernaculaires », c’est qu’ils nous permettent de dépasser ces frontières et, dès lors, d’englober les danses afro-caribéennes et afro-brésiliennes, aussi nées au sein de communautés d’esclaves ou de leurs descendant·es, dans d’autres États coloniaux.

    En effet, le commerce esclavagiste, qui dura entre 1650 et 1860, déporta environ 15 millions de personnes, dont la moitié périt dans les bateaux négriers, depuis l’Afrique vers les Amériques, du sud au nord et dans la Caraïbe (Antilles), pour être exploitées dans les champs de tabac, de coton ou de sucre. Cette traversée mortifère de l’Atlantique est aujourd’hui désignée comme le « Passage du milieu » et donna naissance au « Black Atlantic » : « une “mémoire globale” dans laquelle les individus puisent des styles musicaux, artistiques et linguistiques, où l’Afrique serait utilisée comme une source de symboles, de signes (symbol bank) »[2].

    Malgré une dilution forcée des langues et cultures des esclaves (mélangé·es à leur arrivée sur le continent américain), de nouvelles cultures syncrétiques et recomposées apparaissent alors aux quatre coins des Amériques. De nouvelles identités noires américaines naissent sur le continent, qu’elles soient afro-états-uniennes, afro-caribéennes ou afro-brésiliennes, afin de (re)créer des repères communs au sein des communautés exilées, nécessaires à la lutte collective en devenir. Ces identités nouvelles s’affirment par contraste avec le groupe social dominant blanc et se déploient entre autres au travers de la musique et de la danse.

    Ainsi, le terme de danses vernaculaires nous permet de faire plus largement référence aux danses afro-descendantes ou afro-diasporiques nées de cette mémoire collective qu’est le Black Atlantic, et de mieux prendre en compte la pluralité des contextes de résistance des populations noires descendantes d’esclaves. C’est pourquoi il était intéressant de s’y attarder, afin d’élargir quelque peu le regard belge par-delà l’hégémonie culturelle états-unienne.

    Néanmoins, que l’on utilise les termes de danses street, vernaculaires, afro-descendantes ou afro-diasporiques, c’est le devoir de mémoire qui doit primer : se rappeler que ces styles de danse sont nés dans des communautés non blanches, non dominantes, opprimées, colonisées, qui se sont battues et se battent encore contre la suprématie blanche et pour l’égalité, notamment par le biais de l’art (cinéma, littérature, peinture, musique, danse…).

    Les nouvelles identités et cultures qui naquirent du Passage du milieu restèrent pourtant inexistantes dans l’histoire de l’art occidentale, comme le dénoncent les théories postcoloniales de la deuxième moitié du xxe siècle, lesquelles suggèrent entre autres de décoloniser les savoirs. Les danses street et afro-descendantes sont alors un excellent exemple pour comprendre comment des savoirs ont pu se transmettre autrement que dans des contextes académiques et sans rapport de hiérarchie : dans une optique de soin communautaire, de transmission, en cercle, où each one teach one. La rappeuse Doechii écrivait à ce sujet sur ses réseaux en février 2025 : « Anyone who doesn’t think that hip-hop is an intellectual genre, I think that assumption is rooted in racism. »


    [1] Glossaire de Géoconfluences (ENS Lyon)

    [2] A. Césaire, « Nègre je suis, nègre je resterai », entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, 2005. Postface de Françoise Vergès, pp. 94 et 95.

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