Nathalie Debusschere
Lutte contre le racisme : un regard sur les pratiques culturelles
Au cours des deux dernières années, le Réseau des arts à Bruxelles (RABKO) et l’association Africalia ont mené un cycle de rencontres intitulé Work in progress, consacré à la lutte contre le racisme et les discriminations dans le secteur culturel. Keisha Strano, coordinatrice United Solidarity – Diversité & Inclusion au sein du RABKO, en présentait quelques enseignements lors du Forum de la culture durable organisé par EventChange, le 20 janvier 2026.
L’objectif du projet Work in progress pourrait se résumer ainsi : accompagner et outiller le secteur culturel dans son questionnement sur les privilèges, inégalités et mécaniques de domination qui existent en son sein. À l’aide de deux études récentes (l’une francophone menée par L. Hanquinet et C. Mascia, Inequal Arts, et l’autre, néerlandophone, menée par Kunstenpunt sur la diversité dans le secteur culturel), le RABKO et Africalia ont identifié plusieurs plafonds de verrequi freinent l’accès à une carrière dans le secteur culturel et artistique. Certains des constats établis sont, par exemple :
- une sous-représentation persistante des personnes issues de l’immigration dans les organisations culturelles ;
- une présence majoritaire de femmes dans les équipes, mais concentrée dans les postes administratifs, les postes de pouvoir restant principalement masculins ;
- les personnes porteuses de handicap sont très peu visibles dans les postes à responsabilité.
À cela s’ajoute l’importance de rappeler le caractère systémique du racisme, c’est-à-dire que les discriminations et discours racistes, fondés sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, s’inscrivent à plusieurs niveaux. Le racisme ne se manifeste en effet pas uniquement par le biais d’attitudes individuelles ou d’interactions interindividuelles, mais il s’ancre aussi à des niveaux structurel, institutionnel et historique. Ce système alimente ainsi durablement la reproduction des inégalités d’accès aux ressources et au pouvoir.
De plus, la théorie de l’intersectionnalité des discriminations, développée par Kimberlé Crenshaw à la fin des années 1980, nous indique que différents types de domination se combinent entre eux, renforçant les inégalités. Par exemple, une femme racisée sera doublement discriminée, de par sa race (au sens sociologie du terme, « racisée » faisant écho au caractère socialement construit du racisme) et de par son genre, tandis qu’un homme racisé ne subira, quant à lui, pas d’inégalités de genre.
Dès lors, quel rôle peut jouer le secteur culturel dans la lutte antiraciste et contre les discriminations, et quels leviers d’amélioration peut-on y activer ?
La leçon la plus importante à tirer du cycle Work in progress est sans doute celle-ci : le changement vers plus d’équité et vers une meilleure inclusion des personnes racisées et sous-représentées doit être transversal. Nous devons en effet interroger la manière dont nous gouvernons, programmons et accueillons dans le secteur culturel. Ce ne sont pas seulement les chargés et chargées de médiation qui doivent être moteurs ou motrices d’un changement structurel. Ce changement demandera de mettre en place de multiples leviers d’action durables et collectifs, tant du côté de la gouvernance que de la programmation, ou encore dans la manière dont nous accueillons un public au sein d’une institution culturelle.
Le cycle de rencontres Work in progress a ainsi permis d’explorer concrètement différentes pratiques déjà mises en place par des organisations culturelles belges, qui aspirent à une meilleure inclusion. Les rencontres proposées jusqu’à maintenant dans le cycle se sont penchées sur ce qu’il est possible de mettre en place au niveau :
- des ressources humaines et de la gouvernance ;
- des espaces et des publics ;
- de la programmation et des partenariats.
À titre d’exemple : comment concevoir une politique RH inclusive, comment élargir son organe d’administration à des profils variés, comment repenser la médiation culturelle au sein de son institution, pourquoi créer une cartographie d’artistes hors des circuits institutionnels, comment s’approprier la question des quotas…?
Ces rencontres ont ensuite abouti à la création de deux outils pérennes : un guide écrit, téléchargeable gratuitement sur le site du RABKO, et un podcast, où l’on peut puiser des idées concrètes pour un changement durable dans nos organisations culturelles.
Du côté de la danse, le Réseau des arts chorégraphiques a notamment collaboré au projet Work in progress en 2025. La RAC, le RABKO et Africalia, accompagnés par Prisca Ratovonasy, spécialisée dans la question des identités diasporiques en arts de la scène, se sont en effet penchés ensemble pendant plusieurs mois sur le sujet des inégalités face aux subsides et financements culturels en Belgique, en partant de l’exemple du secteur chorégraphique. Une rencontre a déjà été consacrée à cette thématique en novembre 2025, enregistrée en version podcast et disponible en ligne, et une note sur le sujet est en cours de rédaction du côté de la RAC.
