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    Alexia Psarolis

    Vincent Glowinski : les métamorphoses d’un « dansinateur »

    Regards croisés Tous les articles Septembre 1, 2016
    Vincent Glowinski Méduses © Alice Piemme

    Le grand tag à la porte de Hal, à Bruxelles, c’est lui. Un autre au bout de la rue de Flandre, c’est encore lui… ou plutôt, c’était lui. Le street-artiste clandestin a sévi pendant quelques années, recouvrant les murs parisiens ou bruxellois de graffitis et de peintures monumentales. Son pseudonyme de l’époque tient en deux syllabes : Bonom.

    Féru d’anatomie et de sciences naturelles, ce « bonhomme » de l’ombre a transfiguré l’espace urbain avec des représentations d’animaux gigantesques. L’intervention de la police, différents événements personnels et son entrée dans un monde plus institutionnel sonneront le glas de cette activité illicite. Il va alors mettre sa soif de performance au service d’un tout autre projet, et ce faisant, récupérer son identité civile, laissant Bonom dans la rue. Vincent Glowinski peut alors (re)naître.

    Le corps-pinceau

    En 2008, le dessinateur se lance dans une aventure performative : Human Brush, programmé dans le cadre du festival des Brigittines, qui préfigure ce que deviendra Méduses en 2013, telle une ébauche avant l’œuvre achevée. Si le dispositif à l’œuvre, « le light-painting », a déjà été utilisé, notamment dans la calligraphie, son utilisation est ici novatrice : la source lumineuse est le corps lui-même. Le programmeur Jean-François Roversi a développé ce système, selon lequel « un danseur-dessinateur évolue sur une grande surface sombre, dans la pénombre, intégralement peint de blanc et faiblement éclairé par des ‘lumières noires’ (‘blacklights’). Filmés du dessus, ses déplacements et les figures qu’il exécute au sol sont capturés par une caméra et traités en temps réel par un logiciel afin de les fixer sur un écran de projection. En direct, une forme apparaît peu à peu : l’image de sa trace au sol, accumulée au cours du temps. La silhouette du corps en vue zénithale devient un outil calligraphique multiforme selon les postures et les séquences du mouvement. On peut comprendre le dispositif en le comparant à une surface sensible photographique au développement instantané de laquelle on assisterait au fur et à mesure de son exposition à la lumière. »1 À l’instar de la peinture monumentale, le repère dans l’espace se fait au moyen du corps, unique échelle de référence. Sur scène, le danseur, en se mouvant, fait naître à l’écran animaux marins, scarabée, bélier, scorpion… autant de tableaux figuratifs à l’existence éphémère. Face à l’immense toile-écran, le corps omnipotent crée, transforme, efface selon ses désirs. Programmé huit fois au Théâtre national à Bruxelles, Méduses n’a plus rien à voir avec l’improvisation du début. Mais si le spectacle est écrit, la prise de risque n’en demeure pas moins présente. « Je peux changer le type de dessins dans l’après-midi. Les gestes ne sont pas répétés », précise l’artiste.

    Le dessin performatif

    Impossible pour Vincent Glowinski d’ériger une frontière étanche entre danse et dessin ; des tags aux performances, la dimension corporelle reste omniprésente. Plus jeune, il s’adonne au hip-hop et à la break-dance, puis découvre le graffiti, qui a fini par s’imposer. « J’ai aimé la monumentalité de cette activité, le corps dans l’espace se projette partout. Mon audace grandissant, le graffiti est devenu performatif. Au début, le dessin est très mental : il exige observation, concentration et maîtrise. Quand je dessine, il y a une agitation en moi. Je prends plaisir quand j’ai réussi à suffisamment ‘caler le cerveau’ pour pouvoir lâcher mon corps, j’aime quand le corps me dépasse. Peindre à la perche, en équilibre, six mètres au-dessus du sol… j’ai toujours senti qu’il y avait là une danse. Avec Human Brush, je voulais bouger dans le dessin, que le dessin soit mon corps. Je ne me suis jamais dit que j’allais me mettre à danser, la danse était en moi. »

    De l’ombre à la lumière

    De l’anonymat de la rue à la scène du Théâtre national, le chemin parcouru est long et parfois laborieux. « Certaines choses se sont réalisées très rapidement, dès 2008, comme la performance en collaboration avec Jean-François Roversi aux Brigittines. » L’artiste se souvient : « Cette performance d’un plasticien seul sur scène, dans l’ombre, avait un caractère spontané, naturel. » Pour Méduses, le passage de la création solitaire à l’aventure collective ne se fait pas sans embûches. « Wim Vandekeybus avait vu et apprécié une performance au KVS, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts en 2010 ; il m’a encouragé à en faire une création. Il m’a proposé de travailler dans son studio, avec ses danseurs, sa production… tout un système que je ne connaissais pas et dont j’ignorais les implications. »

    Le performeur découvre alors un monde inconnu, avec ses rouages et ses codes, très différents des arts plastiques. « Là, je me suis fait violence, confie-t-il. J’ai dû écrire des dossiers en précisant mon intention, on m’a parlé création (dans une autre acception), dramaturgie, je ne savais pas ce à quoi ces termes correspondaient. Influençable, j’ai tenté de correspondre aux attentes qu’on nourrissait à mon endroit, mais sans les ressentir artistiquement. J’ai dû également me plier aux ‘try-out’, autant de situations humiliantes pour moi. D’habitude, je n’ai pas à ‘vendre’ mon travail, je ne montre que mes réussites, ce qui est achevé ; mes hésitations, mes échecs restent dans l’ombre, ce qui était très différent dans un processus chorégraphique. »

    Création solitaire versus aventure collective

    Vincent Glowinski parvient à renverser cette situation inconfortable lorsque, un an plus tard, il se réapproprie le sujet, dans le cadre d’une résidence à la Maison des Cultures et de la Cohésion sociale de Molenbeek. Initialement accompagné sur scène d’un deuxième danseur, il fait évoluer le spectacle, mû par le désir de s’’impliquer dans un travail d’équipe. « J’ai mené un workshop avec des étudiants de l’INSAS principalement – un véritable défi pour moi – ; cela s’est très bien passé. J’ai retrouvé un mouvement collectif qui me touche davantage. Nous avons travaillé sur des mouvements simples tels que courir, marcher, tomber au sol… Tous ces performeurs sur scène sont comme une infinie duplication de moi-même. » La représentation qui s’en est suivie au Théâtre national converge vers le résultat escompté et lui apporte satisfaction.

    Tiraillé entre sa pudeur de dessinateur solitaire et le mouvement de groupe, ses projets revêtent aujourd’hui une nouvelle forme : la transmission. « Animer des workshops est beaucoup plus gratifiant pour moi que la direction artistique telle qu’on me l’avait demandée avec les danseurs d’Ultima Vez (la compagnie de Wim Vandekeybus, NDLR) et avec laquelle je suis mal à l’aise. J’aime les énergies plus amatrices que professionnelles. Je ne laisse pas mon travail se faire approprier, je collabore difficilement, mais le défi dans ce cas-ci réside dans le fait de le lâcher. Il s’agit d’une aventure humaine avant tout. » Et de poursuivre : « Dans ces projets de transmission, je veux arriver en étant ouvert pour éviter la déception. L’objectif n’est pas écrit d’avance ; il consiste à rester disponible. »

    Définitivement sorti de l’ombre, Vincent Glowinski s’est désormais fait un (beau) nom dans le champ de la danse-performance. L’époque des tags est-elle pour autant reléguée au passé ? Pas si sûr. « Je suis déçu d’avoir arrêté le graffiti. Il y a encore un fantôme dans ma tête », confesse-t-il. •

    1 Description du dispositif par le programmeur Jean-François Roversi

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