Alexia Psarolis
Les possibles du corps – Entretien avec Maria Clara Villa Lobos
Le projet « Pedros », créé par Maria Clara Villa Lobos, fait dialoguer deux générations de danseurs aux styles de danse différents, et, ce faisant, aborde le passage du temps, ses effets sur le corps, sur la santé, sur l’apparence. L’occasion d’échanger sur ces questions avec la chorégraphe cinquantenaire.
Dans ta nouvelle pièce, le fils Antoine est influencé par son père, Francis Pedros, lui-même influencé par sa mère… Qu’en est-il pour toi ?
J’ai sans doute été influencée par ma mère qui m’a emmenée à mon premier cours de danse classique lorsque j’avais 5 ou 6 ans.
Quels obstacles as-tu rencontrés en tant que danseuse ?
En tant que danseuse, j’ai vécu l’époque où il y avait six cents danseurs et danseuses pour une audition, chez Rosas par exemple. On comprend vite que cela ne sera pas simple de décrocher un contrat dans une grande compagnie. J’ai néanmoins pu travailler avec des chorégraphes aux esthétiques assez diverses (David Hernandez, Thomas Lehmen, Sacha Waltz…).
Comment est arrivée la volonté de chorégraphier ?
La volonté de chorégraphier ou de m’exprimer par ce biais est arrivée à l’école de danse déjà (à Berlin, puis à Stockholm, avant d’arriver en Belgique, à P.A.R.T.S.). Je pense que j’avais besoin de me démarquer, de me définir, peut-être du fait d’avoir été déracinée très tôt. J’ai eu besoin de faire ma place, car je venais de « nulle part », je devais peut-être prouver plus que les autres que j’avais « le droit » d’être là.
À ce moment de la cinquantaine, est-ce que les questions de l’âge et des limites du corps te préoccupent ?
Pour un danseur ou une danseuse, la question de l’âge et des limites physiques qui y sont associées se pose assez tôt, vers la quarantaine. Le corps récupère moins vite d’une blessure ou d’excès. Cinquante ans marquent encore un autre cap. Le vieillissement est devenu un sujet présent dans ma vie, tout d’abord en tant que femme ayant atteint la ménopause, puis en tant que danseuse et chorégraphe dont le corps n’est plus aussi souple et performant. La peau se ride, les muscles perdent en tonus… Mais, heureusement, ce vieillissement naturel du corps n’amoindrit aucunement le plaisir de bouger, de danser, au contraire ! La mobilité de mon corps va forcément évoluer avec le temps ; je valorise davantage la joie et le bien-être que l’activité physique me procure aujourd’hui. Je prends autant de plaisir à danser aujourd’hui qu’à 20 ou 30 ans, je le fais juste différemment.
Est-ce que tu as peur, comme le père Pedros, d’être un jour en dehors des esthétiques du moment ou de ne plus avoir d’inspiration ?
Le manque d’inspiration est une question qui s’est déjà bien entendu posée en vingt-cinq ans de création. Chaque pièce est un univers en soi, j’ai l’impression de recommencer à zéro à chaque fois.
Je me suis souvent sentie à part dans le milieu de la danse, une sorte d’ovni. Dans mes spectacles, j’ai abordé certains sujets avant qu’ils ne deviennent à la mode, comme la société de consommation et la mondialisation, avec, en 2000, mon premier spectacle de groupe, XL, because size does matter, ou dans Mas-Sacre, en 2014, qui porte un regard critique sur l’élevage industriel et la déforestation massive qu’il engendre. Dans Alex au pays des poubelles, destiné au jeune public, la question de la pollution des océans et de l’environnement est abordée. Aujourd’hui, le réchauffement climatique est devenu un sujet mainstream abordé dans de nombreux spectacles. Je m’intéresse à des sujets plus personnels ou intimistes, peut-être pour ne pas ajouter à la surenchère. J’ai toujours développé un travail assez hybride entre danse et théâtre physique, et me tourne dernièrement plus vers le texte et la parole.
Comment imagines-tu la suite de ta carrière ?
La suite de mon parcours professionnel sera peut-être dans l’accompagnement, dans la transmission, le travail somatique, à travers le yoga notamment, auquel je me suis formée pour devenir professeure. Beaucoup de choses m’intéressent !
Le 6 novembre 2025, au Centre Culturel de Rixensart
