Alexia Psarolis
L’enjeu clé de l’accessibilité-Entretien avec Charles Vairet
Succédant à Patrick Bonté à la direction générale et artistique des Brigittines, Charles Vairet, nommé depuis janvier 2025, signe sa première saison. Féru d’hybridité, attaché au mouvement, mais également à la musique, il fait souffler un vent nouveau sur ce centre historique dédié à la danse avec une volonté affirmée de rendre le lieu accessible à de nouveaux publics et de « fabriquer du désir ». Comment ? Explications.
En tant que directeur artistique, vous affirmez une volonté d’ouverture et de renouvellement des publics. Comment va-t-elle se traduire ?
Je suis très attaché à l’idée que les ambitions artistique et sociopolitique vont de pair. Un lieu tel que les Brigittines a un véritable rôle à jouer en termes de fabrication d’un commun pour faire société… J’ai envie de problématiser ma démarche de direction artistique autour – entre autres – de l’accessibilité au public. Il est plus que temps aujourd’hui, de relever ce défi, sans pour autant diluer la valeur, l’exigence et l’ambition de nos propositions artistiques. En clair : faire notamment de la fréquentation et de sa typologie un enjeu clé. J’ai envie de fabriquer du désir pour le public sans que l’érudition soit un prérequis essentiel.
Je ne travaille pas tout seul, mais avec l’équipe des Brigittines, associée dès la conception des projets. Deux pôles sont essentiels pour cela, à mes yeux : d’une part, la communication et la définition d’une véritable stratégie pour penser la manière de raconter ce qu’on propose ; d’autre part, la médiation, c’est-à-dire comment transmettre.
Quelles actions concrètes souhaitez-vous mettre en place pour favoriser cette accessibilité ?
Soyons clairs : je ne prétends pas réussir à ce que les choses changent vite. Mais je prétends qu’on ne peut plus se permettre de ne pas essayer de les faire bouger.
Tout d’abord, concernant les horaires. Nous programmons des séries : il y a systématiquement une représentation en journée, destinée aux scolaires, mais aussi aux personnes âgées, aux associations, aux professionnels, etc. Le samedi, la plupart du temps, nos représentations ont désormais lieu un peu plus tôt qu’avant, pour toucher les personnes qui n’ont pas la possibilité de sortir plus tard.
Ensuite, travailler l’intelligibilité de notre langue, dans la brochure, sur le site internet… L’un des drames de notre milieu culturel, c’est le jargon. Une note d’intention dramaturgique n’est pas un texte pour communiquer. Il ne s’agit plus d’être compris seulement par celles et ceux qui ont les codes, qui savent déjà, mais d’essayer de toucher tous les autres. Jean Vilar défendait un théâtre « populaire ». Cet adjectif est aujourd’hui connoté péjorativement parce qu’on associe populaire à populiste, mais la vision de Vilar a un vrai sens pour moi.
Autre point important : l’accessibilité n’est pas ennemie de la créativité quand il s’agit de communiquer avec le public. Repensée, l’identité visuelle de chaque saison est désormais commandée à un dessinateur ou une dessinatrice de bande dessinée. Je suis un fanatique de roman graphique, art pop par excellence et merveilleux médium pour raconter des histoires. C’est Thierry Van Hasselt, auteur talentueux et directeur de la fantastique maison d’édition bruxelloise Frémok, qui a été choisi pour cette saison.
Quant à l’espace, au hall des Brigittines, nous allons repenser la décoration et le mobilier, la signalétique aussi, pour faire en sorte que le lieu soit le plus ouvert, accessible et accueillant possible.
Quelles sont les grandes lignes de votre programmation pour cette première saison ?
La saison est – entre autres – structurée autour de quatre grands rendez-vous, à la récurrence annuelle, pour créer la possibilité d’une identification par le public.
Dans l’ordre chronologique, Brigitte en Novembre, en novembre donc, consacré à la création belge francophone actuelle : un temps fort plus qu’un festival, qui dure un mois avec un nombre relativement restreint d’œuvres proposées, cinq cette année, avec des séries. Des premières, des pièces de répertoire, des pièces courtes. Cette année sont programmées Lara Barsacq, Thi-Mai Nguyen avec son solo Prémisse, Loraine Dambermont, la jeune et talentueuse Magdelaine Hodebourg avec sa pièce courte afro-futuriste, ainsi que la compagnie Mossoux-Bonté.
Le deuxième rendez-vous aura lieu en janvier, avec un nouveau festival jeune public, Bandit ! Bandiet !, destiné aux enfants de 2,5 ans à 12 ans. Une manière de créer du lien avec le public de demain, les familles, les écoles qui, jusqu’à présent, ne venaient pour ainsi dire pas aux Brigittines. La création en danse jeune public est foisonnante à l’échelle européenne, mais bien peu défendue en Belgique. Les Brigittines ont la possibilité de coproduire des œuvres d’artistes de ce champ et peuvent contribuer, à la hauteur de leurs moyens, à l’émergence d’un répertoire.
Le festival On the Edge (à la limite, en anglais), en mars, marque le troisième rendez-vous, placé sous le signe de l’hybridité et de ce qui se situe à la lisière de la danse. Il y aura des artistes belges et internationaux, des spectacles chorégraphiques (Erika Zueneli, Marie Goudot et Michaël Pomero, Chiara Bersani, Iona Kewney), une carte blanche (Demestri+Lefeuvre), un film chef-d’œuvre (DV8 Physical Theatre), des concerts (musique électronique, rock expérimental)…
À partir d’août 2026, l’institution qu’est le Festival international des Brigittines deviendra Festival d’été des Brigittines, notre quatrième rendez-vous, qui clôturera la saison.
Allez-vous créer des synergies avec des lieux tels que Les Tanneurs, Charleroi danse… ?
Patrick Bonté, mon prédécesseur, a profondément imprimé son esthétique. Flatter mon ego de successeur en marquant mon territoire ne m’intéresse pas vraiment. En revanche, dans le contexte (une identité forte, un lieu magnifique, mais des petites salles et jauges), je me dois tout de même de faire découvrir la nouvelle direction artistique, de marquer les éléments de continuité et de rupture. Je n’ai donc globalement pas souhaité coconstruire des projets pour la première saison afin de préserver ce temps nécessaire pour cette présentation.
Malgré tout, il y a une exception : trois cents mètres nous séparent des Tanneurs. Plus que de construire ensemble dans nos salles respectives, ce sont ces trois cents mètres-là qui m’intéressent, qui ont du sens pour moi, pour sortir des murs. Nous co-accueillons ainsi la compagnie Abis/Julien Carlier au skatepark du quartier cette saison.
En tant que directeur général des Brigittines, comment abordez-vous la gestion de l’équipe administrative et technique ?
Je ne suis pas arrivé en conquérant. Bien succéder, cela implique de l’humilité. L’équipe constituée de onze permanents est compétente et aime son travail, ce qui représente une immense chance, et elle m’a très bien accueilli. Si j’ai pris mes fonctions début janvier dernier, depuis mon installation à Bruxelles en novembre 2024, nous avons appris peu à peu à nous connaître. Les grands enjeux qui sont les miens sont partagés. L’équipe est soudée aux Brigittines, ce qui n’empêche pas d’assumer une direction générale rigoureuse, de structurer un cadre essentiel, accompagné d’outils et de process pensés aussi en termes de prévention des risques psychosociaux, de lutte contre les violences sexistes et sexuelles et les discriminations. À mes yeux, le cadre, c’est ce qui permet la vraie acceptation mutuelle. La direction générale représente la plus grande part de mon travail au quotidien, et c’est évidemment normal.
