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    Pierre-Emmanuel Sorignet

    Danse contemporaine : une vocation en tension

    Regards croisés Tous les articles Septembre 29, 2025
    Master Danse, Charleroi danse TAFE-VioLacroix © Margaux Briand

    Depuis les années 1980, la danse contemporaine s’est imposée en France, en Belgique et en Suisse comme un secteur artistique institutionnalisé, mêlant soutien public, professionnalisation et reconnaissance esthétique. Mais les deux dernières décennies ont vu s’opérer de profondes recompositions : transformation des modes de financement, essor des esthétiques performatives, montée des thématiques sociétales (écologie, genre, décolonialisme…), déstabilisation des savoir-faire spécifiques et homogénéisation sociale.

    La structuration du champ chorégraphique repose d’abord sur l’action déterminante de l’État et des pouvoirs publics. En France, le ministère de la Culture a mis en place, dès les années 1980, un dispositif unique en Europe : création des Centres chorégraphiques nationaux (CCN), des Centres de développement chorégraphique (CDCN), développement des formations supérieures (CNDC, CNSMDP, CNSMDL) et reconnaissance du statut d’intermittent. Aujourd’hui, environ 12 000 danseurs et danseuses travaillent chaque année en France, dont près de 5 000 intermittents, encadrés par ce système.

    En Belgique, le soutien public passe par la Fédération Wallonie-Bruxelles et des réseaux de compagnies subventionnées. En Suisse, le financement repose sur un système fédéral, combinant Confédération, cantons et villes, garantissant un marché du travail stable et protecteur, comparable au modèle français, mais de taille plus réduite. Cependant, partout, le durcissement budgétaire récent fragilise les conditions de création : durées de résidence écourtées, répétitions comprimées, équipes réduites, exigence de productivité accrue.

    Violence symbolique

    Plutôt que d’opposer un employeur et un salarié, le champ chorégraphique met en scène une relation « créateur/interprète », fondée sur le langage du projet, de la recherche, de l’expérimentation. Pourtant, derrière cette façade égalitaire, les enquêtes révèlent des asymétries de pouvoir marquées : le chorégraphe dispose d’un pouvoir symbolique, artistique et économique fort, souvent intériorisé par les interprètes au nom de la vocation. La précarité n’est pas seulement matérielle, elle est aussi incorporée : blessures minimisées, fatigabilité normalisée, dépassement de soi valorisé comme marqueur d’engagement.

    Cette violence symbolique traverse aussi les relations institutionnelles : les chorégraphes dépendent des financeurs publics (ministères, régions, cantons, villes), des structures de diffusion, des programmateurs, qui orientent indirectement les esthétiques et les formats attendus. Savoir « encaisser » les refus, apprendre à développer des tactiques d’évitement ou d’entrisme, surmonter les évaluations négatives de ses pairs et des représentants des institutions de programmation et de subventionnement après la présentation d’un nouveau spectacle sont autant de techniques d’interactions indispensables dans la gestion d’une carrière artistique et dans les compétences à mobiliser pour pouvoir prétendre à « percer » et se maintenir dans le métier. Néanmoins, ces ressources ne sont pas distribuées de manière équivalente, que ce soit en termes d’origine sociale, de genre.

    Spécificité des carrières féminines

    La danse contemporaine affiche une majorité féminine parmi ses interprètes (jusqu’à 70 % selon les écoles et les compagnies), mais les trajectoires féminines restent marquées par des contraintes spécifiques : interruptions liées à la maternité, choix du conjoint, accès limité aux postes de pouvoir… Les mises en couple, la répartition des rôles sexués dans les couples artistes hétérosexuels et leurs effets sur les carrières des femmes, la difficulté à affirmer son statut d’artiste dans un contexte de maternité ou, au contraire, sacrifier son désir d’enfant pour se maintenir dans la carrière sont des sujets qui permettent de saisir la dimension vocationnelle et parfois sacrificielle du parcours en tant qu’artiste.

    Des esthétiques sous tensions

    La montée de la performance transforme la nature même du travail chorégraphique. Là où dominaient autrefois des savoir-faire corporels spécifiques (maîtrise technique, endurance, sens du risque), on valorise désormais la capacité à produire un geste critique, un récit de soi, une inscription thématique. Ainsi, dès leur formation, certains et certaines jeunes artistes sont orientés vers des thématiques comme celles du genre, des transidentités, du décolonialisme ou de l’antispécisme, traduction d’une nouvelle morale d’une fraction de classe petite bourgeoise à fort capital culturel et source de ce qu’ils envisagent alors comme l’expression de l’innovation esthétique. Apprendre et manipuler ces catégories esthétiques dès le processus de formation, cela permet de pouvoir s’inscrire rapidement sur un marché de la création dont l’injonction à innover entraîne une forme de standardisation conjoncturelle des thématiques et mode de production esthétiques.
    Les groupes sociaux commanditaires et prescripteurs de ce qui est légitime en termes de centres d’intérêt orientent et organisent la façon même dont sont produites les œuvres, le regard que les artistes portent sur leur propre travail et, finalement, définissent aussi les publics susceptibles d’y adhérer.

    Un style de vie singulier

    Le métier de danseur modèle des styles de vie marqués par la gestion de la douleur, la vigilance corporelle, l’adaptation permanente aux rythmes atypiques. Mais, au-delà, mes travaux1 montrent combien les choix amoureux, familiaux, résidentiels sont façonnés par les exigences du champ : choisir un conjoint compréhensif, différer ou renoncer à des projets parentaux, s’ancrer dans des réseaux artistiques géographiquement concentrés.

    Ce qui émerge de manière frappante, c’est la césure sociale croissante. En France, les statistiques du DEPS (Département études et prospectives, ministère de la Culture) montrent que les artistes chorégraphiques proviennent majoritairement de milieux dotés (classes moyennes et supérieures, familles diplômées) et que les danseurs d’origine populaire sont rares, souvent isolés. Ces éléments dessinent un paysage contrasté : d’un côté, un espace d’expérimentation esthétique réel, de l’autre, une reproduction sociale forte et une occultation des enjeux de classe au profit de thématiques sociétales plus légitimes institutionnellement.

    Conclusion

    La danse contemporaine française, belge et suisse traverse un moment de recomposition intense. Entre institutionnalisation fragilisée, montée des esthétiques performatives, homogénéisation sociale, déstabilisation des savoir-faire spécifiques et montée des thématiques sociétales, elle cristallise les contradictions de l’art sous régime néolibéral. À travers les voix et les parcours recueillis dans le cadre de mes travaux, on entend les inquiétudes des interprètes sur la dévaluation de leur expertise corporelle, les tensions des chorégraphes pris entre création et administration, les ambivalences des artistes minoritaires, tiraillés entre injonction identitaire et refoulement des enjeux de classe.

    Le défi sociologique est de rendre visible cette complexité : penser ensemble la transformation des formes, des statuts, des carrières, et interroger les conditions sociales qui rendent possible (ou impossible) la diversité esthétique et sociale du champ. Loin d’être un monde à part, la danse contemporaine est un miroir grossissant des tensions qui traversent l’ensemble des professions artistiques aujourd’hui : entre vocation et précarité, singularité et standardisation, enchantement et désenchantement.

    Pierre-Emmanuel Sorignet est sociologue, professeur à l’Université de Lausanne (UNIL) et collaborateur au bachelor de danse de l’École supérieure de danse et Théâtre de Lausanne (Manufacture). Il mène une carrière d’interprète depuis plus de vingt ans.

    1 P.-E. Sorignet, Danser. Enquête dans les coulisses d’une vocation, La Découverte, 2012.
    P.-E. Sorignet, « Norme professionnelle et légitimité de la violence : le cas des danseurs », Déviance et Société, 38, 2014, p. 227-250.
    P.-E. Sorignet, « Si j’arrête de danser, je perds tout” : penser les mobilités sociales au regard de la vocation d’artiste chorégraphique », Politix, 114, 2016, p. 121-148.
    P.-E. Sorignet, « Penser la mobilité sociale par le prisme de l’ambition. Trois portraits de “migrants de classe” en artiste », Travailler, 52(2), 2024, p. 127-152.

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