Anne Golaz
Plongée dans les Tuning Scores
Entretien avec Stéphanie Auberville, Lisa Coppi, Anouk Llaurens et Eva Maes
Les Tuning Scores, en français « partitions d’accordage », sont développés par la chorégraphe états-unienne Lisa Nelson à partir des années 1970. Rencontre avec quatre artistes et pédagogues qui nous partagent leurs expériences, et comment les Tuning Scores impactent leurs pratiques. Leurs paroles dialoguent avec les extraits du livre de Lisa Nelson, qui vient de paraître aux Éditions Contredanse.
Les Tuning Scores incluent structurellement des retours
d’information en temps réel. Chacune des pratiques et des partitions
propose des tâches concrètes, assorties d’indications pour interagir
avec l’environnement et nous-mêmes. Elles alternent les moments avec
les yeux ouverts et fermés et les séquences d’observation ou de danse.
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Danser, regarder, sentir. Laisser fleurir
Stéphanie Auberville : Les partitions sont à la fois simples et précises, et c’est par leur pratique que quelque chose émerge de très spécifique. Dans les Scores, il y a des outils pour communiquer ce que l’on voit, des outils pour être présent et présente à ce que l’on regarde. Dans ce que je veux transmettre de cette pratique, il y a vraiment une qualité d’être présent et présente à son corps et à l’espace, et une qualité de comment on regarde les autres.
Lisa Coppi : Dans la pratique des Tuning Scores, l’observateur ou observatrice a un rôle, il ou elle a une responsabilité dans ce qui se produit, au même titre que la personne qui est en train d’explorer avec son corps. On devient tous des sculpteurs ou sculptrices de ce qui se crée. En tant que personne mouvante, on peut alors se déposer et aller dans ses sensations, dans ce qui nous semble juste parce qu’il y a aussi une répartition de la question de l’œil extérieur depuis différents points de vue.
Stéphanie Auberville : On est à la fois dans une sensorialité et dans jouer le Score. On essaye que notre imagination soit la plus physiologique, la plus sensorielle possible. Par cette sensorialité et le fait que, souvent, on a les yeux fermés lors des pratiques, nos façons de prendre des décisions s’en trouvent transformées, déplacées, notre intuition est énormément activée.
Le Tuning Score a vraiment ouvert une autre façon de me sentir, de me penser, de m’imaginer et d’être convoquée dans une composition. Beaucoup plus intuitive.
Dans cette pratique, j’aime l’idée que les Scores sont des manières de poser un cadre, quelque chose de défini et de spécifique, puis de laisser fleurir, de regarder ce qui pousse, aussi bien dans le mouvement que dans la façon de voir. Je me suis toujours questionnée sur ce qu’est la danse pour moi. Comment je cherche une danse : seule ou avec d’autres ? Comment je crée les conditions pour regarder une danse ? Et je trouve ça passionnant d’avoir un outil qui permette de « dealer » avec ça et de pouvoir communiquer aux autres les petites choses que je trouve merveilleuses.
Comment l’accordage est-il analogue à la danse et à l’observation
de la danse ?
D’abord, c’est physique – c’est une action. Il met en mouvement
mon corps, mes sens et mon attention.
C’est aussi sensible – je peux le sentir dans mon corps.
C’est relationnel – c’est ma façon de me relier aux choses.
Et c’est de la composition – cela met en ordre.
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Se rencontrer, s’accorder. Faire collectif
Anouk Llaurens : L’une des partitions que j’applique souvent dans mon travail, et notamment dans Replays, ma publication sur Oral site,c’est Reprises de solo. Ça part de l’observation de l’espace ; l’environnement est premier dans le travail de Tuning. On est toutes et tous ensemble en train d’observer là où ça nous appelle, ce qu’on veut donner à voir aux autres. Quand une personne se sent prête à faire une proposition, elle ferme les yeux et dit « début ». Au même moment, une des personnes qui regardent lance un « timer » pour une minute. On regarde de là où on est, sauf si celle qui danse a suggéré une perspective, un point de vue spécifique. Ensuite, il s’agit de rejouer, à plusieurs, ce qu’on a perçu du solo. On ne rejoue pas uniquement ce qu’on a vu, mais ce qui nous a touchés dans la proposition. Quand une des personnes qui rejouent dit « début », le « timer » est lancé à nouveau pour une minute. Quand la minute s’est écoulée, on dit « one », et les reprises s’arrêtent.
D’un même point de départ, toute une diversité d’interprétations apparaît. Ça donne à voir l’univers de chacun·e qui est si singulier, ça permet de se rencontrer. Je trouve ça merveilleux. C’est une pratique qui complique, qui enrichit, qui fait apparaître des aspérités. Ça génère des poches de résistance et de poésie qui s’opposent à la tendance actuelle de tout lisser. Ça donne des outils pour vivre en collectif : comment on survit à la différence des autres, au goût des autres, aux manières d’être des autres ? Ce n’est pas facile pour moi d’être en collectif et ça me permet de travailler cette question.
Lisa Coppi : J’adore la partition Reprises de solo. Il y a quelque chose au service du collectif, de l’autre. Au service de ce que tu as reçu, de ce que tu as envie de redonner, de ce qui a compté, de ce qui est précieux. Je trouve magnifique l’idée que la danse soit une chose qui appartient à une forme d’écologie. Qui nous sort de l’endroit où il faudrait produire depuis son intelligence artistique, son propre élan créateur, depuis le génie que nous sommes.
Tout ce qui compose ta mémoire sensorielle est danse. Et il y a toute cette complicité qui s’installe avec la personne qui a été dans la danse source. C’est une relation que je trouve très belle. Développer une complicité sans interagir verbalement peut aussi être fun. Il y a souvent du rire dans la reprise où l’on peut se reconnaître parfois. L’idée, évidemment, ce n’est pas de caricaturer, mais il y a quand même quelque chose de drôle dans le fait d’être repris, d’être face à ce que l’autre a vu de soi.
Les appels vocalisent des désirs qui se bousculaient dans ma tête quand j’assistais à des spectacles de danse. S’il te plaîîîîît, reste avec ça plus longtemps, laisse-moi voir ça. Ou moins ! Répète ! Pause ! Fin. Fin. Fin ! Et ils ont évolué en une boîte à outils permettant le retour en temps réel entre danseuses et danseurs lors d’une improvisation collaborative.
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Communiquer. Donner un feed-back
Eva Maes : La première partition que j’ai vraiment appréciée, où j’ai senti la magie collective opérer, c’est Trio aveugle à l’unisson. Trois personnes entrent dans l’espace et commencent par chercher un début en commun. Ça peut être un geste, une direction, un mouvement. Et, quand les trois personnes ont reconnu qu’elles sont dans quelque chose ensemble, elles ferment les yeux. Et de là, pendant trois minutes, l’objectif est de trouver l’unisson, peu importe ce que ça signifie. Plus que la partition en elle-même, c’est la magie, le pouvoir d’un appel spécifique durant l’action qui m’ont marquée.
La beauté des Tuning Scores réside dans le fait qu’il y a une langue, une manière de communiquer. Quand on est collectivement dans le processus de recherche, d’exploration, de danse, on sait que nous sommes tous et toutes vues, car quelqu’un communique avec nous en temps réel. Pour moi, Lisa Nelson est l’une des « maîtresses du feed-back ». Le feed-back, dans sa pleine profondeur, avec toutes ces couches : le cœur, le sensoriel, l’intellect. Ce n’est pas quelque chose que l’on explique. On explore, on ressent et on joue ensemble pour le développer.
Anouk Llaurens : Le Tuning Score, c’est presque uniquement du feed-back. On propose, on s’écoute, on répond. Pour moi, c’est vraiment basique. C’est une pratique relationnelle. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas uniquement les personnes qui dansent, mais aussi leur relation, ce qui se passe entre elles, dans un lieu. C’est un savoir-faire, un savoir-être de danseurs et danseuses qui pratiquent le Tuning Score, et une de mes luttes, c’est de les valoriser. Cette danse a beaucoup à donner au monde d’aujourd’hui, des outils extrêmement sophistiqués pour créer en dialoguant.
Nous sommes expert·es en lecture du mouvement. Notre survie
dépend de la lecture de détails. Un sourcil qui se hausse, dans une
profusion d’infimes mouvements du corps, signifie quelque chose pour
nous. Nous lisons même les actions avant qu’elles apparaissent.
D’un coup d’œil imperceptible, nous pouvons sentir qu’une
personne par qui nous ne voulons pas être vu·e est sur le point de se
tourner vers nous.
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Pratiquer, transmettre, créer.
Eva Maes : Pour Lisa Nelson, l’enseignement et l’activité artistique sont profondément connectés. C’est devenu une évidence pour moi en entendant cette phrase et un vrai soutien. Ça m’a permis de trouver de la liberté entre ce que l’on nomme le domaine artistique et le domaine de la transmission. Je pense que, pour Lisa Nelson, c’est une pratique de survie que celle de dire que ça appartient à un ensemble, que l’un nourrit l’autre.
J’enseigne le Body-Mind Centering® et donne des cours de danse dans différents contextes. Par exemple, hier, j’ai donné des cours d’introduction au mouvement pour les enfants. J’ai enchaîné quatre groupes d’enfants de 3 à 5 ans à la suite. Vingt d’entre eux entrent dans la salle avec un enseignant qui leur crie dessus. On m’a demandé de donner un cours de danse, donc ma question est : comment ouvrir le champ sensoriel, apporter du sensible ? Car, pour moi, c’est la base. Il n’y a ni mouvement, ni danse, ni musicalité sans ça. Et, chaque jour, je trouve des solutions pour m’aider à survivre dans ce contexte. Hier, c’était une danse d’arrêts : quand la musique s’arrête, les mouvements s’arrêtent. Puis la musique s’arrête, les mouvements s’arrêtent et on ferme les yeux. C’est déjà un grand événement pour les enfants et c’est aussi là qu’apparaissent les Tuning Scores pour moi.
Anouk Llaurens : Les Tunings Scores m’ont vraiment rééduquée, inspirée, transformée. J’enseigne depuis que je suis très jeune et, dès que j’ai reçu les outils du Tuning, j’ai tout de suite voulu les partager dans des contextes différents. Quand je partage ma version du Tuning, j’apprends à transmettre ce qui m’intéresse et je découvre ce qui m’intéresse en transmettant. Ça me permet de pratiquer et de vivre des moments d’une grande beauté. Encore une fois, pour moi, ça crée des espaces de survie, des espaces poétiques et politiques.
Lisa Coppi : J’enseigne le mouvement scénique et la formation corporelle aux futurs comédiens au conservatoire. Je ne transmets pas le Tuning Score en tant que tel, mais c’est un outil qui me permet de questionner les formes d’attention, d’observation et de collaboration. Et puis, faire une pause, répéter, amplifier, revenir en arrière, ce sont des actions qui ne demandent pas forcément beaucoup de prérequis. Je m’intéresse beaucoup aux pratiques qui peuvent donner accès au mouvement. Quand je travaille avec des gens qui ne se sont pas dédiés à la danse, il y a le défi de rentrer dans le corps et ses sensations, d’explorer hors de l’usage quotidien. Et, en même temps, de découvrir à quel point c’est lié à tout ce qu’ils vivent au quotidien.
Fin [End] Tous·tes les dansant·es sortent sur le champ.
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