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  • Nouvelles de danse

    NDD#65 Phasme. Variation sur l’immobile de la Cie D’ici P

    © Sara Sampelayo
    Regard sur ce travail de la danseuse et chorégraphe Stéphanie Auberville
    Le phasme, insecte de la dissimulation et du camouflage ne devient apparent que lorsqu’il se meut – il est brindille, branche, se confond avec ce qu’il mange et avec son habitat. Un regard insistant peut arriver à dissocier la forme vivante du décor. L’animal n’apparait aux yeux de l’observateur que par une subtile dissemblance.
    « N’apparait que ce qui fut capable de se dissimuler d’abord. »
    Georges Didi-Huberman, Phasmes. essais sur l’apparition.

    En chorégraphiant le solo Phasme dansé par Lise Vachon, Fré Werbrouck s’inspire de Georges Didi-Huberman et met en scène quelque chose en train d’apparaitre, une sorte de surgissement.
    Ce dernier terme serait presque trop fort tant la chorégraphie joue sur des passages de seuils infimes. Ce faisant, le regard du spectateur devient vigilant, aigu, cherchant les micro-changements, les détails, guettant en quelque sorte ce qui va advenir sans trop savoir ce qu’il faudrait chercher vraiment. La chorégraphe nous plonge dans un état de contemplation feutrée et vibratoire. Pourtant la pièce n’agit pas de façon hypnotique, bien au contraire, nous sommes à une place de chasseurs, guetteurs de l’infime, d’oscillations entre mouvements et immobilité, entre ombres et mise en lumières.

    Nous sommes à la place de celui qui va saisir, dans cette acuité du temps, dans l’instant juste avant de prendre la décision d’agir. Si le sous-titre donné à Phasme est variation sur l’immobile, la pièce porte en elle cette inquiétude, cette fébrilité diffuse que l’on ressent à ce moment précis, où l’on ne sait pas encore quand passer de l’immobilité au mouvement.

    Chorégraphier quelque chose en train d’apparaitre — essence même du spectacle pourrait- on dire et en même temps si éloigné du spectaculaire.

    Dans la démarche de Fré Werbrouck et de ses collaborateurs, la question n’est pas de rendre apparent ou de dévoiler ce qui serait déjà là et que nous, spectateurs, nous n’aurions pas pu voir. Non, l’exercice de Phasme est plus périlleux, il s’agit de chorégraphier ce qui échappe, ce qui n’est pas encore là. La pièce place le spectateur dans une position proche de celle du créateur lorsqu’il se fait témoin de ce qui apparait. Cette place face à l’inconnu fait toute la différence. Elle demande une précision d’orfèvre afin de pouvoir répéter et recréer le phénomène à chaque représentation.
    La démarche est à la fois délicate et affirmée. Et à la manière du poème de Prévert où un peintre attend qu’un oiseau vienne se poser dans son tableau, avant de pouvoir en signer le portrait, l’œuvre s’apparente à une capture en temps réel dont nous, spectateurs, sommes les témoins.

    « Par définition, le chercheur court après quelque chose qu’il n’a pas sous la main, qui échappe, qu’il désire. »
    Phasmes, de Georges Didi-Huberman

    Le dispositif est minimal : une femme et une table. Entre les deux se trouve un trouble qui nous empêche de définir si cette femme est greffée à son établi ou si c’est l’inverse, tellement elles sont naturellement indissociables. Le travail de Claire Farah, scénographe/costumière, accentue l’imbrication entre le corps et l’objet et s’inspire des œuvres du peintre Michaël Borremans. Les lumières de Marc Lohmmel viennent soutenir cette sensation d’unité à la lisière du camouflage si bien que dans le silence feutré du début de la pièce, nous sommes incapables d’identifier la forme en train de se mouvoir. Femme, objet, insecte, Lise Vachon est tout à la fois.

    Au fur et à mesure qu’elle s’approche de nous, son humanité se distingue. Il nous semble que cette femme vient de la nuit des temps. Une patine faite de bleu sombre et de gris crée une intemporalité, baignant le personnage dans une ambiance proche d’un monde en noir et blanc auquel seules la peau blanche et la chevelure rousse de la danseuse apportent un certain contraste, ouvre une sensualité contenue.

    Cette femme est charnelle et elle porte en elle l’image de toutes les autres femmes, celles qui sont et ont été derrière leur établi, les petites mains. Fré Werbrouk offre là une référence lointaine au documentaire Portraits d’Alain cavalier où le cinéaste filme les mains de 24 femmes au travail.

    Aussi la recherche de matériaux chorégraphiques emprunte en partie à cette simplicité des gestes de travail, ou encore s’inspire du film Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman dans la construction de répétitions et dans une mise en scène du banal. Tout le travail d’écriture de la danse vise à extraire le vivant de tels gestes anodins, en s’appuyant sur des détails, en cherchant un équilibre entre une précision ciselée, et un relatif laisser-faire, ou du moins un endroit où on se sait pas très précisément.

    « La forme c’est la forme c’est la forme … y a pas d’idée … mais c’est de la veulerie !… c’est de la veulerie !… C’est pas vrai. Il faut voir les choses clairement, il y a l’idée ensuite il y a une matière et ensuite il y a une forme et ça y a rien à faire, personne ne peut y couper. »
    Jean-Marie Straub dans le film de Pedro Costa, Cinéma de notre temps – Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, Cinéastes.

    La question de chercher une matière à partir de laquelle la forme peut exister a été centrale dans cette création. Lors d’un entretien, Fré Werbrouck raconte le processus visant à se défaire des formes apprises et à sortir d’un langage codé. À l’occasion d’une résidence, les artistes sont sorties de leur domaine respectif et ont exploré un champ artistique dans lequel elles se sentaient novices : la chorégraphe et la costumière ont créé une installation à partir d’images et de sons, la vidéaste s’est mise à écrire et à prendre une place de dramaturge. De cette expérience, elles ont tiré une force, un enracinement qui donne à la pièce ce que la chorégraphe appelle charger une image, une combinaison de multiplicité de sens, de profondeur mêlée à une extrême simplicité. Et si, au cours de la création, chacune a repris sa place et son savoir spécifique, Eve Giordani, elle, est restée la dramaturge, garante de cette place du non savoir dans le travail.

    Dans son travail d’interprétation, Lise Vachon a suivi le même parcours sous-tendu par les mêmes questions. Comment rendre vivante cette femme commune, gommer ce que le corps porte de savoirs et de virtuosités ? Comment sortir du convenu et de l’établi pour trouver un concret au corps ? La réponse a été littérale : elles sont sorties du studio de danse et elles sont allées en forêt. Là, avec la table, la danse et le personnage, elles ont laissé faire le temps, le temps que cela se dépose, ce temps aussi vivant qu’il est inefficace. Elles ont laissé faire la danse sans vouloir la contrôler ou la contraindre et c’est sûrement ce qui donne à cette pièce toute sa puissance. •

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