Laurence Van Goethem
Maman est danseuse
Si on connaît les impacts qu’une maternité peut avoir sur une carrière en général, on commence seulement à les mesurer à l’aune d’une pratique artistique intensive. En effet, de nombreuses artistes renoncent à leur carrière au moment de devenir mères : trop de pression, trop de déplacements à l’étranger, des horaires incommodes, un état de fatigue qui freine la recherche et la création.
Pour mieux comprendre les enjeux personnels et professionnels qui se nouent au moment d’accueillir un enfant, nous avons contacté quelques interprètes/chorégraphes qui pratiquent leur art essentiellement en Belgique, qui sont devenues mères ou s’interrogent sur la conjugaison possible de leur métier et la maternité. Elles nous ont confié les difficultés auxquelles elles ont dû faire face, mais aussi les stratégies mises en place pour les contourner, ainsi que la force et la joie que leur enfant leur apporte et qui nourrit leur travail d’une façon parfois inattendue.
La transformation du corps
Il arrive souvent qu’une femme enceinte soit vue comme malade ou diminuée, et qu’elle soit mise à l’écart, alors qu’en réalité, « on peut danser jusque très tard dans la grossesse », d’après Mercedes Dassy, qui l’a vécu intimement dans B4 Summer. D’après les témoignages recueillis, il semblerait même que la transformation du corps ne soit pas le problème le plus insurmontable. En adaptant certaines scènes et en évitant les performances trop physiques ou trop centrées au niveau abdominal, on peut parfaitement monter sur scène avec un ventre rond. Bien sûr, on a les ligatures fragiles, les chevilles « qui partent dans tous les sens » (Marielle Morales), d’où l’importance d’obtenir une validation du corps médical avant de poursuivre le projet, et, surtout, de vérifier avec la personne concernée ce qu’elle ressent, et si elle « le sent ». Car une certaine vulnérabilité peut s’installer en lien avec la modification du corps ; « le corps bouge différemment », nous dit encore Mercedes Dassy ; des douleurs apparaissent, au dos, aux adducteurs, la prise de poids est rapide et parfois difficile à assumer. Il faut éviter de se mettre trop de pression, et « faire ce qu’on peut », accepter qu’il n’y aura sans doute pas de récupération optimale. Mais la grossesse et l’accouchement sont aussi une « expérience corporelle fascinante, une métamorphose impressionnante, une épreuve de vie, qui procure un sentiment de grande puissance » (Louise Baduel).
L’impact sur le mental
Ainsi, si certaines mères peuvent ressentir une force décuplée, beaucoup accusent le coup au niveau psychologique. C’est même l’aspect le plus rude. La charge mentale est énorme, la force vitale est diminuée, la reprise est « très difficile » (Mercedes Dassy), car il faut faire face à un paradoxe insurmontable : d’un côté, une nécessité drastique de reprendre son travail et, de l’autre, une ultradisponibilité à son enfant. « J’avais l’impression de conduire deux véhicules à la fois, nous dit Amandine Laval, je ressens une plus grande soif professionnelle depuis ma maternité, mais, en même temps, je manque parfois de courage et d’énergie pour me lancer dans la recherche », ajoute-t-elle.
Les difficultés économiques s’accentuent aussi avec l’arrivée d’un enfant, dans un équilibre budgétaire souvent déjà très précaire, ce qui augmente le stress et l’anxiété. La dépression est souvent latente, due à un sentiment d’isolement et à une estime de soi diminuée : « On perd pied sur qui on est parce qu’on mise tout sur le métier et sur l’enfant » (Mercedes Dassy).
Les aspects organisationnels
Le plus dur après la phase d’adaptation mentale et physique, c’est de planifier son temps de création et de diffusion. Partir en tournée est quasi impossible quand l’enfant est en bas âge. On évite les déplacements à l’international et, si on le fait, on écourte au maximum : « Dix jours, c’est trop », nous dit Mercedes Dassy.
Certaines compagnies engagent à leurs frais des baby-sitters, mais cela reste extrêmement rare. Souvent, c’est assez mal vu de demander si l’enfant peut accompagner : « On n’en parle pas tout de suite, nous confie Louise Baduel, on attend le bon moment et on doit rassurer sur le fait qu’on sera à cent pour cent disponible malgré lui. »
Quand la première du spectacle ne peut pas être reportée, on s’arrange comme on peut. « J’avais mon lait qui coulait sur scène », nous raconte encore Mercedes Dassy. « Je n’ai pas pu reporter la date de la première qui a eu lieu quatre jours après mon accouchement. J’étais au plateau avec mon nouveau-né », nous confie Kyung-A Ryu.
L’évolution des projets
Certaines danseuses songent sérieusement à réorienter leur carrière, d’autres se tournent davantage vers des créations propres, en solo parfois. Louise Baduel : « J’avais cette peur de ne pas pouvoir travailler. Donc, j’ai mis en place un solo. J’ai travaillé sur toute la production pendant ma grossesse pour être sûre d’avoir du travail après. » Elle ajoute : « Il faut trouver des structures de production plus humaines, qui connaissent et acceptent la réalité de terrain. »
Certaines décident même de parler ouvertement de leur maternité sur scène. Le partage d’intimité peut se faire aussi bien pendant le processus de création que dans le spectacle même. On peut également décider d’inclure l’enfant au plateau, ainsi que l’envisage Amandine Laval pour son prochain projet. L’enfant devient le cœur du spectacle ou le déclencheur d’idées, et c’est autour de la thématique de la transmission, du lien entre vie intime et art que ces pièces s’élaborent.
Un nouveau chapitre
La venue au monde d’un enfant chamboule profondément la vie, et davantage encore les mères que les pères. En effet, certaines danseuses nous ont confié qu’elles avaient l’impression que les vies des papas étaient moins affectées par la naissance de l’enfant que la leur.
Mais un bébé, ce n’est pas que des problèmes à régler et des solutions à trouver : « C’est une énergie particulière qui nous place dans un mode systémique, qui renvoie aux racines, à la terre. Ça renvoie à d’où on vient. Même si on va dans l’imaginaire quand on est en création, l’enfant va être là en contrepoint. Je trouve cela très intéressant. » (M. Morales)
« S’autoriser à être maman et avoir les moyens financiers et émotionnels de le faire bien, ça me semble être un privilège, un luxe », nous écrit Fanny Brouyaux. Il paraît essentiel aujourd’hui d’arrêter les injonctions tacites à la surproduction, à l’hyperconnexion et à l’exposition permanente de soi. Elle souhaite remercier aussi celles qui se montrent enceintes sur scène, qui osent parler de leurs difficultés liées à la maternité au plateau, celles qui en font un sujet artistique : « C’est précieux d’avoir ces images, de pouvoir se projeter. »
Alors, avoir un enfant peut ne pas mettre en danger une carrière, pour autant qu’on soit entouré de personnes humaines et à l’écoute. Une femme qui attend un enfant n’est pas diminuée, elle peut au contraire déployer une force extraordinaire et insuffler un esprit nouveau sur un projet. Visons une société plus solidaire où création artistique et parentalité ne seront pas marginalisées.
Merci à Amandine Laval, Mercedes Dassy, Fanny Brouyaux, Marielle Morales, Kyung-A Ryu, Anneleen Keppens, Fatou Traoré et Louise Baduel pour leur témoignage.
Après un parcours dans l’édition théâtrale, la traduction, la recherche et l’enseignement, Laurence Van Goethem a cofondé, en 2022, le média numérique La Pointe, qui mêle art, culture et société. On y retrouve une série de podcasts «Maman est artiste», qui explore les liens entre maternité et pratique artistique.
