Mercredi 25 février 2010,
à Château Thierry.

Cette année le père Noël avait laissé dans les souliers de quelques 120 danseurs un cadeau à ne pas ouvrir avant les 16 et 17 janvier 2010. Mais quel cadeau ! Une grâce venue tout droit de San Francisco : Anna Halprin. Anna signifie d'ailleurs la grâce en hébreux. Du haut de ses bientôt 90 ans, Anna était curieuse de savoir pourquoi nous étions là, devant elle, quelles étaient nos attentes. Presque surprise d'entendre que beaucoup d'entre nous était venu simplement pour la rencontrer, elle s'est mise debout, les bras ouverts pour que chacun la voit, comme pour dire : me voilà et puis après ? Et puis après, c'est surtout à la rencontre de nous-même que Anna nous invite à travers les différents processus qu'elle met à notre disposition. Attiser notre potentiel créateur, dépasser les limites du connu, traverser les étapes de l'identification, de la confrontation et du lâcher prise pour mieux grandir et se transformer.
Nous avons commencé directement par dessiné un autoportrait et écrire très spontanément des mots que nous évoquait le dessin, avant de choisir 3 mots clefs pour construire une phrase qui commence par "je suis ....". Le sens de la phrase n'avait pas d'importance sur le plan syntaxique. Par exemple ma phrase était "je suis plantée sur le masque de mes genoux". Ensuite nous choisissions un partenaire, l'un se tenait debout, le dessin de l'autre à la main, en présentant la feuille de papier sur le côté pour ne pas cacher son corps avec le dessin. L'autre dansait son dessin tout en disant sa phrase, jusqu'à sentir que sa phrase se transforme en son ou impulsion sonore. Pendant ce temps le partenaire, qui tenait le dessin, devait soutenir celui qui dansait en lui redonnant sa phrase ou une partie de cette phrase ou un mot ou un son... Puis on a inversé les rôles avant de faire un feed back avec son partenaire.

Anna a beaucoup insisté sur le fait que la partition nous disait quoi faire mais pas comment le faire et que le "comment" n'appartenait qu'à chacun de nous.

La deuxième partition s'intitulait espace négatif / espace positif : le principe est que l'être humain fait parti de l'environnement naturel, que nous sommes un élément à part entière de cet environnement au même titre que l'arbre et que nous sommes influencés ou que nous influençons l'espace. Aussi pour l'espace négatif : il s'agissait de rentrer dans l'espace sans se toucher les uns les autres, et d'être attentifs à l'architecture formée par les groupes dans l'espace, (sachant que nous étions tous à même de changé de place), afin de voir quels espaces vides nous permettaient de nous déplacer. Par exemple il y avait des grappes de gens compactes, ou des lignes ou des forêts...et nous devions changer nos positions spontanément plus ou moins rapidement (marche, course) en évoluant à travers ces espaces variables. Pour l'espace positif : il s'agissait de rentrer physiquement en contact avec les autres éléments de l'environnement en contactant avec un toucher de la main.

La troisième partition consistait à faire une chaîne humaine en se touchant par les mains. Je dis "touchant" car c'était juste un contact de paume à paume et non se tenir les mains. L'idée était d'expérimenter la répercussion du mouvement sur l'ensemble de la chaîne. Par exemple l'un des danseurs de la chaîne se déplace et cela induit un mouvement sur l'ensemble de la chaîne. Le tout était rythmé par un percussionniste qui nous donnait un tempo à suivre. Si l'un des danseurs était obligé de quitté le contact des paumes de main, il fallait laissé faire et se reconnecter avec une autre chaîne en fonction de ce qui était possible. C'est à dire attendre d'être à la portée d'un autre contact de paume. Nous pouvions aussi laissé aller la voix si nous le souhaitions. La matinée c'est terminée allongé sur le sol pour intégrer l'ensemble du travail.

L'après midi nous avons travaillé à deux sur le principe actif / passif. Mais juste avant d'être à deux nous étions tous allongés sur le sol pour sentir notre "noyau central", c'est à dire qu'il fallait imaginer un axe passant entre le sacrum et le nombril et visualiser un noyau rouge au milieu de cette axe autour duquel nous nous lovions comme l'ancien foeutus que nous sommes. Donc l'un passif allongé sur le sol, l'autre actif manipulant chacune des articulations de son partenaire. Puis une fois la manipulation terminée, laisser la personne au sol se mouvoir comme elle en avait envie et/ou besoin. Suivi d'un feed back, puis debout toujours par deux, face à face paume contre paume, expérimenter à nouveau le principe actif / passif et observer ce qui se passe quand les deux sont actifs, les deux sont passifs ou quand l'un est passif l'autre actif et le changement des polarités. Anna souhaitait nous faire prendre conscience des opposés complémentaires (haut/bas, droite/gauche, homme/femme, noir/blanc) et de quelle façon ils se rencontraient.

Pour finir Anna a demandé un travail à la maison, nous devions donc réfléchir à 4 questions :
- qu'est-ce que je veux plus dans ma vie ?
- qu'est-ce que je veux moins dans ma vie ?
- qu'est-ce que j'ai que je ne veux plus ?
- qu'est-ce que je veux que je n'ai pas ?

Le soir il y a eu la conférence. Anna était curieuse de savoir qui étaient tous ces visages dans l'assistance et elle a fait une partition avec le public en partant de la respiration et de la pulsation cardiaque qui sont les deux mouvements intrinsèques à la vie. Nous avons aussi utilisé la voix dans l'expire pour sentir le trajet du souffle (ventre, poitrine, sinus). Elle nous a donné sa vision de la danse qui n'est pas un exemple technique à suivre ou imiter, mais juste une prise de conscience de notre corps et du(des) mouvement(s) singulier(s) et spontané(s) qu'il est à même de produire dans l'instant où nous sommes. Puis elle nous a montrés des dessins et l'évolution de plusieurs personnes ayant suivies son travail.

Le dimanche matin Anna a refait un tour sur ce qui s'était passé lors de la conférence en insistant sur le fait que les personnes qui avaient suivi son travail n'étaient pas des professionnels de l'art et pourtant l'évolution de leurs dessins était spectaculaire, très expressifs.
Aussi pour Anna il n'est pas besoin de 10 années d'études pour faire un danseur : 10 secondes suffisent dès l'instant où nous prenons conscience de notre potentiel créateur en le laissant s'exprimer par le mouvement, le dessin, la voix ....
Elle témoignait aussi avoir beaucoup travaillé avec des personnes atteintes du sida et sur l'acceptation de la maladie et/ou de la mort. C'était une partie très bouleversante où il était finalement beaucoup question d'amour, de fragilité et de lien humain.

Ensuite nous avons travaillé sur la marche. D'abord en prenant conscience de deux impulsions complémentaires dans le corps : l'attraction vers le sol et l'élévation vers le ciel, qui nous donnent à la fois l'encrage et la légèreté dans la marche. Sachant que la taille est la ligne médiane entre ces deux polarités. Pour définir ces deux axes, nous étions par deux, l'un debout les bras levés au dessus de la tête, l'autre posant ses mains sur la taille du partenaire et remontant le long de ses flans jusqu'aux mains pour donner la direction vers le haut. Puis inversement, en repartant de la taille et en descendant le long des jambes vers les pieds pour la direction vers le sol. Nous avons marché ensuite pour expérimenter cette libre circulation haut/bas, en laissant les bras balancer (ce qui donnait du swing à la démarche), le tout rythmé par le percussionniste. Nous pouvions également utiliser la voix.

S'en est suivi un travail au sol deux par deux, assis dos à dos. D'abord pour sentir le mouvement respiratoire du partenaire, puis l'un penchait son buste vers l'avant pour offrir la surface de son dos afin que l'autre puisse étendre sa colonne et progressivement monter le bassin, les genoux fléchis et les bras ouverts au dessus de la tête. Toujours en prenant pleinement conscience de la respiration, nous pouvions émettre un son pendant l'expire. Puis celui qui était dessus commençait à revenir poser son bassin au sol en pensant à ramener le menton vers le sternum pour allonger la nuque, accompagné par son partenaire qui relevait son dos, jusqu'à retrouver la position assise. Comme l'exercice précédant pouvait faire un peu mal à la nuque, surtout dans la phase du retour, nous nous sommes ensuite allongés à plat dos sur le sol pour ramener les genoux vers la poitrine avant de les ouvrir sur les côtés (comme un nourrisson). Puis nous devions tendre une jambe, ainsi le poids de la jambe tendue emmenait tout le reste du corps sur le côté. Puis nous revenions sur le dos en ouvrant la jambe, restée fléchie, qui était posée dessus, avant de la tendre lorsque nous étions arrivés sur le dos et ainsi faire les deux côtés.
Après cela nous avons roulé sur le ventre, les deux mains posées l'une sur l'autre et placées sous le front. Dans cette position il fallait lever légèrement le coude du sol pour détendre les muscles trapèzes. Ensuite la main et le bras en contact avec le sol restaient posés pour prendre appuis et la main en contact avec le front restait au contact du front, c'est à dire que nous prolongions la monter du coude en levant tout le bras, la tête et le haut du dos, du côté de la main qui touchait le front Enfin il fallait allonger la bras (au dessus de la tête) en contact avec le sol et garder l'autre main en contact avec le front, puis à nouveau monter le coude qui emmenait le bras, qui emmenait la tête, jusqu'à rouler en torsion avec le haut du dos et chercher à poser les omoplates sur le sol avant de revenir, en laissant les jambes se fléchir et s'allonger naturellement.
Enfin revenu dans la position foetale, en reprenant conscience de notre noyau central, comme expliqué ci-avant, nous revenions nous asseoir en dépliant la jambe posée dessus qui entraînait le reste du corps dans le position assise. Le dos et la tête arrivant en dernier et partant en premier pour le retour au sol.
Puis Anna nous a laissé bouger comme on voulait, et progressivement nous a demandé de mobiliser la tête pour commencer nos mouvements. Durant cette expérimentation (elle emploie plus volontier le terme expérimentation que improvisation) elle a demandé à la moitié du groupe de s'arrêter là où ils étaient pour regarder autour d'eux l'autre moitié qui continuait à expérimenter la consigne, puis inversement.

L'après midi du dimanche était consacrée à la danse planétaire et enfin la journée s'est terminée par un auto-portrait afin d'observer les différences avec le premier dessin que nous avions fait au début du stage, ensuite, nous avons posé au sol nos deux dessins-portraits l'un à côté de l'autre pour y voir l'évolution possible entre les deux. nous avons échangé avec un partenaire un retour. Anna nous a demandé de les emporter et de les mettre au mur quelques semaines: "ils ont des choses à vous dire".

Nina PAVLISTA.