Une orgie qui laisse sans voix

Jan Fabre nous avait déjà habitués depuis longtemps à des mises en scène qui poussent à controverse, à des spectacles loin du "politiquement correct". L’Orgie de la Tolérance n’échappe pas à cette tendance en dressant un tableau plus que critique de notre société contemporaine. La couleur est annoncée dès que le spectateur entre dans la salle. Quatre sportifs, muscles saillants, s’échauffent en sautant sur place et en effectuant des mouvements lents et répétitifs. L’attention du spectateur ne peut se détacher de ces corps-machines, de l’enveloppe physique de l’acteur, de sa corporéité, de ses muscles en plein travail. Les acteurs se mettent ensuite à se masturber, contraints par d’autres, fusil à l’épaule, d’accélérer la cadence, d’atteindre l’orgasme à tout prix.

L’Orgie de la Tolérance dépeint une société où la jouissance immédiate est de rigueur, où le sexe est partout et où la surconsommation fait que les individus communient littéralement avec le matériel (ce dernier aspect sera notamment illustré de façon caricaturale par l’"accouplement" d’une des actrices et d’un canapé Chesterfield, d’un sac Vuitton, d’un acteur avec une roue de vélo, etc…).

L’argent est notre seule religion, il est indispensable de l’entretenir car il permet d’acheter et de jouir toujours plus.

Enfin, Jan Fabre critique de façon acerbe notre tendance à tout tolérer (famine, racisme, néonazisme,…), assis confortablement dans notre sofa, un verre de whisky à la main alors que nous n’acceptons pas certains "égarements" comme ne pas être en phase avec la société de consommation ; ne pas utiliser de produits cosmétiques, sentir mauvais. L’artiste s’oppose ainsi à l’aseptisation de la société, aux corps sans odeur, au fait de refuser la mort que chacun porte en soi (transpiration, excrétions,…).

Cette dernière création de Jan Fabre est, sous ses aspects loufoques, extrêmes et parfois hilarants, ahurissante de vérité. Que ceux qui pensent toujours que l’artiste prend un malin plaisir à provoquer gratuitement y réfléchissent à deux fois car ce spectacle ne laisse pas indifférent !

Delphine Cabu