Tourniquet de Abattoir Fermé de Stef Lernous aux Brigittines le 24 août 2008.

Du théâtre sans parole, d'une force évocatrice fascinante. La scène est plongée dans l'obscurité, tu perçois des bruits de pas sur le dallage, un clapotis (tu avais remarqué une baignoire pleine avant de prendre place), le tourniquet placé au centre de l'espace est actionné, les roues grincent sur le sol. Une entrée en matière angoissante, aux relents de film d'horreur morbide. Graduellement, la lumière pointe, tu distingues trois personnages nus: une jeune femme se baignant. Un premier homme, tel un esclave, s'échine sur le moulin, et le second, en arrière-plan, fixe le public d'un regard vide. Ils ont tous trois le visage poudré et les joues rouges, tels des courtisans de Louis XIV. Ils se vêtent avec lenteur et le décor est transmué en bar privé. Un des hommes est transformé en majordome stylé, le second forme un couple avec la sublime Ragna Aurich (au look Jeanne Balibar). En dix minutes, le duo écluse quatre bouteilles de vin rouge. La femme se fait aguichante, l'atmosphère prend une teinte sexuelle équivoque. Des images de Cabaret ou Portier de Nuit te traversent l'esprit. Le rythme s'accélère, la situation dégénère. La beuverie se transforme en orgie, sur fond de drapeau décoré de la svastiska. On assiste à un striptease et, finalement, au viol et à la mise à mort rituelle de la jeune femme. Des écrans de télévision, en background, diffusant des images floues d'un prêcheur américain halluciné. La bande sonore de Kreng ajoute un effet hypnotique à ce tableau démoniaque. Le choix de la chanson sucrée Dream a little dream of me contrebalançant l'horreur de la scène.

Les tableaux symbolistes se succèdent, sans réel lien narratif, mais l'ensemble est cohérent. Chaque spectateur peut faire appel à son vécu, ou à son imaginaire. Des flashes picturaux, littéraires, cinématographiques ou historiques t'envahissent: la femme crucifiée (Félicien Rops, Bettina Rheims. . . ), le Ku Klux Klan, le minotaure, Robert Mitchum, le prêcheur fou dans de The Night of the Hunter, les scènes de purification ethnique, les messes noires. . .

Il y a du Caravaggio ou du Francis Bacon dans ces chairs exposées.

Tu sors de la salle hébété, le cerveau rempli de questions: qu'ai-je vu, comment le raconter?

Pendant des jours, des fragments de scènes hanteront ton esprit.

Du théâtre moderne, intrigant, différent. . . Avec en prime, pour Tourniquet, un jeu d'acteur sublime et physique à la fois.

Michel Preumont