Le 7 juin dernier, tous les citoyens de nationalité belge se rendaient aux urnes pour choisir leurs gouvernants régionaux et communautaires. Que les Européens ne s’y méprennent pas, les élections régionales en Belgique ne sont pas des élections de second ordre. Elles correspondent entre autres aux nominations des ministres de la Culture. L’occasion de faire le tour du pays du côté des artistes et du politique.
Petit tour de Belgique
Par Isabelle Meurrens
On dit qu’une nation est une nation tant qu’elle conserve une équipe de foot et une armée, en ce sens, la Belgique est toujours bien vivante, néanmoins de nombreuses matières sont gérées par les entités fédérées (Régions ou Communautés). La Belgique compte un gouvernement fédéral, trois gouvernements communautaires (francophone, flamand et germanophone) et trois gouvernements régionaux (Wallonie, Flandre, Bruxelles). Pour faire simple : le Fédéral est compétent en matière de justice, de sûreté, de défense, d’agriculture, de sécurité sociale…; les Communautés pour les matières essentiellement liées à la langue, comme la culture, l’enseignement et les matières «personnalisables» (santé, aide à la jeunesse…); les Régions en matière d’emploi et de politique économique. Dit comme cela, cela paraît simple, en réalité de nombreuses matières se trouvent traitées sous différents aspects par l’un ou l’autre pouvoir compétent. Ainsi, le ministre fédéral de l’Emploi mettra en œuvre l’ensemble des normes et des lois régissant par exemple les questions de droit du travail…,alors que son homologue à la Région s’occupera entre autres choses du placement des chômeurs… En réalité, en Flandre les gouvernements de la Régions et de la Communauté coïncide et en Wallonie on tend vers cette solution également. Il en va tout autrement à Bruxelles, ville bilingue, chapeautée par deux Communautés et une Région. À Bruxelles, en matière de culture, si le principal pouvoir se situe au niveau des Communautés, les instances francophones et néerlandophones (Commission communautaire française – COCOF et Vlaamse Gemeenschapscommissie VGC) de la Région sont souvent appelées à la rescousse pour des aides complémentaires. Ainsi, un chorégraphe résidant à Bruxelles qui a soumis une demande d’aide au projet à la Communauté française pour jouer sur une scène chorégraphique soutenue par la COCOF, et une autre sur une scène «flamande», bénéficie de façon directe et indirecte de quatre pouvoirs subsidiants. Et s’il se fraye un chemin jusqu’à la Monnaie, le voilà soutenu indirectement par un 5ème pouvoir, le Fédéral. Néanmoins, ne nous leurrons pas, le véritable enjeu de ces dernières élections pour le secteur culturel se situe au niveau des deux ministères de la Culture des Communautés française et flamande.
Du côté des artistes
Si la subdivision des compétences culturelles selon les communautés linguistiques semble avoir un sens dans de nombreux domaines (littérature, théâtre, chanson, cinéma), qu’en est-il de la danse?
L’internationalisme au sein des compagnies de danse, l’utilisation de l’anglais comme langue de travail et de formation …, sont à mille lieues de l’appartenance à une communauté de langue. Comment un chorégraphe venu de l’étranger se positionne t’il d’un côté ou de l’autre de la frontière linguistique? En Belgique, le positionnement sur l’échiquier communautaire se fait assez vite puisqu’il est très mal vu – voire impossible – de demander des financements des deux côtés. Dans d’autres domaines, l’octroi des subventions se fait en contrepartie d’une mise en valeur des richesses culturelles de la Communauté, c’est le cas par exemple des théâtres qui doivent monter des pièces d’auteurs belges francophones, des producteurs de cinéma qui doivent employer un certain nombre d’acteurs belges… Mais en danse, ce genre de disposition serait absurde et impraticable. Pourtant, pour qu’une compagnie obtienne une aide de la Communauté française, elle doit avoir trois dates prévues sur son territoire. Si cette exigence paraît raisonnable, elle s’avère parfois difficile à réaliser. Les séries éclair, le faible taux de représentation hors festivals, la difficulté de tourner en Wallonie, la petitesse du territoire, débouchent parfois sur des situations critiques.
Des résultats électoraux
Si on n’a pas fait grand bruit de la reconduction de Fadila Laanan comme ministre de la Culture francophone, du côté flamand, par contre, la nomination de Joke Schauwvlieghe a fait couler beaucoup d’encre. Si la nouvelle ministre néerlandophone pense que la culture est «un domaine bouillonnant» dont elle connaît deux volets – la vie associative et le volontariat –, elle a avoué, sur une chaîne de télévision du nord du pays, ne plus se souvenir du dernier livre qu’elle a lu ni du dernier spectacle professionnel auquel elle a assisté. Les politiques ont réagi sur le ton du «faute avouée, faute à moitié pardonnée» alors que les artistes ont été plus virulents: on n’accepte pas un ministre de l’Économie qui ne distingue pas la déflation de l’inflation. Mais pour la ministre de la Culture, on accepte qu’elle fasse montre d’une ignorance crasse. Dans n’importe quel entretien d’embauche, on se ferait disqualifier pour moins que ça résume ainsi l’écrivain Tom Lanoye. Comparativement, Fadila Laanan, qui nous revient pour un deuxième mandat, apparaît comme une ministre chevronnée ; dix ans avec un seul ministre serait un record pour qui a connu, il y a deux législatures de cela, la valse des ministres de la Culture MR.
Des accords gouvernementaux
Qui dit nouveaux ministres, dit aussi nouveaux accords gouvernementaux. Si, dans celui de la Communauté et Région flamande, le mot «danse» n’apparaît nulle part, pas plus que le mot, «arts de la scène» ou «art» tout court, c’est parce qu’ils sont en train de préparer une note plus spécifique au ministère de la Culture, c’est en tout cas ce qu’on nous dit au cabinet. Nous ne manquerons pas de vous en parler ultérieurement. Dans celui de la VGC, il y a un petit paragraphe très général (voir plus loin), mais dans ce dossier, Bruno de Lille, secrétaire d’État à la VGC, nous en dira plus. L’accord de gouvernement de la Communauté française, par contre, propose tout un paragraphe concernant les arts de la scène (voir plus bas), dont une grande partie, il faut le reconnaître est consacrée à la danse. À y regarder de plus près, écrire: Nous comptons soutenir les petites compagnies, sans oublier les grosses ou encore Nous voulons proposer aux centres culturels de programmer de la danse s’ils en ont envie est presque aussi engageant que d’écrire La Suisse chère mais propre ou L’Écosse pluvieuse mais verte. Il faudra voir comment ces truismes se transformeront en propositions concrètes. Si nos délais et les congés politiques n’ont pas permis pour ce dossier de rencontrer Fadila Laanan, rendez-vous est pris pour le prochain NDD pour faire à la fois un bilan des années passées et dresser les perspectives des années à venir. â–
Danse et territorialité
Par Cédric Juliens
La danse, art international, est naturellement destinée à traverser les frontières. Plus que jamais, avec la facilité des échanges internationaux, nous assistons à une «dé-territorialisation» de la danse. La plupart des compagnies de notre pays ne comptent que peu ou pas de danseurs belges: on peut être d’origine étrangère, vivre dans un autre pays et se dire chorégraphe «belge ». Dans ce cas, qu’est ce que danser «flamand », «bruxellois» ou «wallon» veut dire? Comment ces questions communautaires de langue, de terroir, de vitrines régionales sont-elles perçues par les professionnels?
A première vue, il semble que l’ancrage territorial d’un chorégraphe est d’abord subordonné à la débrouille, à l’intégration dans un réseau où les possibilités d’avenir paraissent meilleures. Et s’il en découle un «sentiment d’appartenance », c’est qu’il est le fruit d’une double reconnaissance: celle du public qui se reconnaît dans le travail de l’artiste et celle de l’artiste reconnu pour son travail par le pouvoir subsidiant. Ce n’est donc pas un territoire qui définit une identité mais un ensemble de connexions et de traces que le nomade laisse dans l’imaginaire local.
Thomas Hauert est un danseur suisse qui, dès son arrivée en Belgique, a collaboré avec des chorégraphes des deux côtés de la frontière linguistique. Son premier spectacle, Cows in Space, a été entre autres coproduit par Charleroi/Danses en 1998. Entre 2002 et 2009, Hauert a bénéficié de subsides structurels en Flandre, ce qui a renforcé son ancrage flamand, sans pourtant distendre ses liens avec le monde de la danse francophone. En 2010, malgré l’énorme reconnaissance internationale dont elle jouit, sa compagnie doit retourner à un fonctionnement au projet. Denis Laurent, son manager, évoque avec nous ce balancement entre plusieurs cultures:
Qu’est-ce qui fait l’ancrage territorial d’un artiste ou d’une compagnie?
C’est une équation complexe… Quand un danseur étranger arrive à Bruxelles, il n’a le plus souvent d’ancrage ni en Flandre, ni en Communauté française. Ensuite, son expérience professionnelle l’insère progressivement dans un réseau de collaborations et de partenariats, qui ouvre un accès à des studios, des coproductions, des diffusions… Pour pouvoir solliciter des subsides auprès d’une communauté, il faut se prévaloir du soutien d’un minimum de structures reconnues par elle. On aura donc tendance à se tourner vers l’entité où l’on dispose d’un réseau initial. Maintenant, je pense que l’ancrage se réalise surtout par la suite. Quand on reçoit le soutien d’une communauté, davantage de portes s’ouvrent de ce côté, et on fait aussi un effort particulier pour s’insérer dans le réseau de cette communauté. Dans une certaine mesure, c’est d’ailleurs une exigence des pouvoirs subsidiants. L’ancrage territorial d’une compagnie n’est en tout cas pas à chercher dans la nature de son travail artistique, mais dans son fonctionnement, son réseau. C’est aussi un processus d’échange».
Quel est le rapport à la langue?
Dans son fonctionnement administratif, une compagnie s’adapte forcément à la langue de ses pouvoirs subsidiants. Parfois, cela peut donc signifier un fonctionnement en plusieurs langues. Pour le reste, chez ZOO, nous naviguons sans cesse entre l’anglais, le français et le néerlandais, selon les interlocuteurs et le contexte. Quand des danseurs étrangers s’installent à Bruxelles, ils font souvent un effort pour apprendre le français ou, moins souvent sans doute, le néerlandais. Mais l’anglais reste indéniablement la langue véhiculaire du secteur».
Les étiquettes régionales qu’on colle à une compagnie signifient-elles quelque chose?
Elles ont en tout cas une influence… Tout le monde le regrette, mais on voit bien qu’il y a peu de cross-over. Et c’est sans doute plus le résultat d’une politique culturelle que d’une volonté de la part des acteurs du secteur. Les théâtres et centres culturels ont souvent parmi leurs missions celle de soutenir la danse de la communauté qui les subventionne. Ce qui est très bien en soi. Mais à ce niveau, les artistes de l’autre communauté sont donc considérés comme des «étrangers ». Ce qui ne facilite pas leur diffusion de l’autre côté de la frontière linguistique. Cela dit, ce n’est pas non plus impossible. Thierry Smits, par exemple, tourne régulièrement en Flandre. Et ZOO est présenté et soutenu par Charleroi/Danses. Par contre, les pouvoirs subsidiants, en Flandre en tout cas, ne semblent pas du tout valoriser les tournées d’une compagnie dans l’autre communauté. On note pourtant une certaine évolution vers une plus grande porosité, stimulée par les acteurs du secteur plus que par le politique. Ce qui n’est pas sans susciter aussi des tensions: si, pour prendre un exemple, Charleroi/Danses accueille trop de compagnies subventionnées en Flandre, celles de la Communauté française peuvent se sentir lésées…
Existe-t-il un style régional particulier?
Je ne le pense pas. On peut relever des tendances, comme peut-être une dimension poétique que l’on retrouverait plus du côté francophone, mais cela ne caractérise sûrement pas tous les chorégraphes travaillant en Communauté française. Cela dit, il existe sans doute des filiations. Pour prendre le cas de la Flandre, des aînés comme Anne Teresa De Keersmaecker, Alain Platel ou Jan Fabre ont exercé une certaine influence sur les artistes qui ont travaillé avec eux. Le monde de la danse en Belgique reste cependant continuellement nourri par des influences extérieures qui le rendent «riche et divers».
En matière de danse, une «récupération» du pouvoir subsidiant est-elle possible ?
L’art joue bien sûr un rôle d’ambassadeur. C’est un produit d’appel exceptionnel. Mais, si cela joue indéniablement un rôle, je ne pense pas que ce devrait être la raison principale de la subsidiation. Le succès du secteur de la danse en Belgique, et particulièrement en Flandre, est le résultat d’une politique culturelle éclairée à un moment donné, associée à la présence de chorégraphes talentueux. Cette conjonction de facteurs a permis le développement exceptionnel que l’on connaît. Le rayonnement de la danse à Bruxelles attire sans cesse des danseurs étrangers, qui contribuent à la renouveler sans cesse. Mais cela a aussi des aspects vicieux: les budgets pour la danse n’ayant pas augmenté pas en relation avec l’essor du secteur, il y a aujourd’hui embouteillage…
Le pouvoir subsidiant a-t-il des comptes à rendre à ses contribuables en matière d’allocations de subventions?
On demande aux compagnies d’être visibles et de tourner dans les structures de la communauté qui les subsidie. Mais, pour celles qui rencontrent le plus de succès, la grande majorité des tournées se déroule à l’étranger. Si on liait les subsides au nombre de spectateurs locaux, on arriverait à des résultats aberrants… Pour moi, au-delà des considérations comptables, le critère principal de la subsidiation devrait être le talent ou le potentiel artistique. La volonté de faire avancer la recherche artistique et d’en faire profiter, directement mais aussi indirectement, tous les autres artistes et la population locale. Voyez, pour prendre un exemple historique, l’impact que l’installation de Béjart à Bruxelles a eu sur la danse en Belgique, tant au niveau des artistes que du public. La politique culturelle, c’est un investissement pour l’avenir!»
Maria Clara Villa-Lobos est née à Brasilia et a eu, depuis toute petite, un parcours international. Elle a étudié la danse à Berlin, Stockholm et Bruxelles, chez PARTS. Elle vit en Belgique depuis 1995.
«En Belgique, j’ai toujours côtoyé les deux communautés. Personnellement je ne donnais pas trop d’importance à cette question territoriale. Je la trouvais bornée. Au bout d’un moment je me suis dit cette problématique, on ne peut pas y échapper: on y est contraints. On vit dans deux pays».
Qu’est-ce qui fait l’ancrage d’un artiste dans une communauté?
L’ancrage se définit par le soutien financier. J’ai été invitée en résidence à Anvers, à Villanella. Ils m’ont aidé dans mes démarches, dans la création de ma compagnie. Sans leur soutien, je ne l’aurai jamais fait. Puis cela a été «L’L», à Bruxelles, qui m’a invitée à créer une pièce dans le cadre de leur festival. Ils m’ont aidée à constituer des dossiers pour le côté francophone. Par la suite, j’ai beaucoup joué en France, ce qui m’a donné davantage de reconnaissance du côté francophone. Cela s’est concrétisé par le soutien du CGRI. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à appartenir à une communauté, par la force des projets. Il y a aussi le rapport à la langue qui fait que je me sens plus à l’aise du côté francophone pour la rédaction des dossiers et les contacts. J’ai donc intégré le label CF, mais je continue à chercher soutien auprès de structures flamandes qui avaient accueilli mon travail auparavant, d’autant plus que la Belgique est toute petite, on en a vite fait le tour.
Existe-t-il un style régional particulier?
Ce qu’on dit en général de la Flandre, c’est qu’il y a plus de prises de risque – en tous cas dans la programmation des centres culturels. Mais je ne crois pas qu’on puisse vraiment parler d’un style régional en particulier, mais plutôt de singularités fortes qui composent des paysages assez différents. Il faut aussi mentionner PARTS qui contribue à la diversité et l’innovation. Je dirais qu’en Flandre, les artistes se démarquent plus par leur radicalité ou prises de risques, et du côté francophone, par une forme de légèreté, de lyrisme ou de poésie.
Mais les structures étrangères ne font pas la différence entre la danse flamande et francophone – à part en France, où ils connaissent nos subtilités régionales à force de nous côtoyer.
Vous vous définissez comme une chorégraphe belge?
«Suis-je une chorégraphe belge? Je ne sais pas. On me définit comme «BE/BR(ésil)». Et je mets le label CF sur mes productions, quand elles sont soutenues par celle-ci. Sont-elles belges? Mon cas est particulier. J’ai toujours eu l’impression d’être un ovni, comme mon travail a toujours été hybride, un mélange de danse et de théâtre, axé sur la culture pop, le mauvais goût et le «kitsch». Cela a pour conséquence qu’on a du mal à me classifier. Certaines compagnies en Flandre, elles, ont fait «école ». Elles sont devenues elles-mêmes des labels, des marques qui proposent une lignée et des recettes. Ces lignées aident à les identifier et à faire d’elles des produits d’exportation.
à votre avis, le pouvoir subsidiant a-t-il des comptes à rendre aux contribuables en matière d’allocations de subventions?
Peut-être donner la priorité aux gens qui vivent et travaillent en Belgique? Je ne sais pas, c’est un débat intéressant car les danseurs sont nomades, puis finissent par se sédentariser. La règle veut que 50% du budget du spectacle doit venir d’une co-production avec un autre partenaire, même étranger. On ne nous demande pas forcément d’être associé à un centre culturel wallon (d’ailleurs, ils n’ont, la plupart du temps, pas d’obligation de programmer de la danse dans leur cahier des charges), même s’il faut tout de même avoir des dates en Wallonie-Bruxelles.
Que pensez-vous de l’intégration des danseurs étrangers à Bruxelles?
Bruxelles est une ville facile à vivre, accueillante et pas trop chère. Il y a énormément de spectacles, de compagnies, c’est un lieu bouillonnant qui attire les danseurs. L’avantage, pour des étrangers, c’est qu’elle a ce côté no man’s land. L’étranger ne se sent pas opprimé par une culture locale. La ville appartient à tout le monde. Elle donne envie d’y rester. Mais beaucoup de danseurs sont aussi de passage, s’en vont et reviennent. Car la question communautaire est pesante et elle contribue à étriquer le paysage. Paradoxalement, Bruxelles n’est pas une ville où il y a beaucoup de travail. Cela devient de plus en plus difficile d’y faire les choses, dû au grand nombre de chorégraphes et danseurs qui s’y installent. â–
Cédric Juliens est comédien et enseignant. Formé au Conservatoire de Mons et en Etudes théâtrales, il enseigne l’expression et l’Histoire du théâtre.

Bruxelles, vue de Flandre
Entretien avec Bruno De Lille
par Julie Rodeyns
Le tout nouveau secrétaire d’état néerlandophone chargé de la Culture Bruno De Lille (Groen!) n’est pas un nouveau venu en culture. Ses études de théâtre ne lui ont jamais beaucoup servi (De Lille a découvert progressivement qu’il était plus dans son élément dans le domaine des médias, de la radio et de la politique) mais notre entretien démontre rapidement que son amour pour les arts de la scène ne s’est jamais tari. Et même davantage pour la danse que le théâtre: «ayant moi-même étudié le théâtre, je perçois les artifices de jeu que l’on apprend à l’école. Cela gâche parfois mon ressenti en tant que spectateur. J’arrive beaucoup mieux à profiter de la danse – et particulièrement de la danse plus physique de par exemple Ultima Vez». En ce qui concerne la politique de la danse de la VGC (VlaamseGemeenschapscommissie – Commission de la Communauté flamande) pour la période de gouvernement à venir, De Lille est très réaliste: «Naturellement, il faut toujours plus d’argent, mais aujourd’hui, il n’y en a pas du tout. Selon moi, il est tout aussi intéressant de partir de ce qui existe et de l’exploiter au mieux». Cela ne signifie pas qu’il n’ait pas d’ambition pour la danse à Bruxelles. De Lille rêve tout haut d’un festival qui consacrerait une fois pour toute cette ville en tant que «capitale de la danse» incontestée – et ce, au-delà des communautés.
Monsieur De Lille, pouvons-nous attendre de votre cabinet beaucoup de changements dans la politique de la danse à Bruxelles?
La VGC a jusqu’à présent déjà beaucoup aidé la danse. On a soutenu par exemple de grands lieux et des initiatives comme le KVS et le KunstenFESTIVALdesArts, qui programment beaucoup de danse. Nous devons aussi être réalistes. Les budgets que nous pouvons libérer sont beaucoup plus réduits que ceux que la Communauté flamande peut allouer à la culture. La VGC a choisi ces dernières années de travailler avant tout en servant de «complément» et cela ne devrait pas changer à l’avenir. Seuls, nous ne pouvons pas modifier grand chose. Cela n’exclut évidemment pas que la VGC donne des impulsions à des domaines qui méritent selon nous un soutien et une attention supplémentaire.
à quoi pensez-vous?
La formation et la participation du public étaient déjà une priorité importante et le restent. Par exemple, un programme comme le système de formations de Rosas est très utile. Ou prenez P.A.R.T.S. Avec cette école de danse de réputation internationale, nous avons à Bruxelles un atout non négligeable. Il serait dommage qu’elle ne génère qu’un afflux venant de l’extérieur. Nous nous devons d’être très fiers de P.A.R.T.S afin d’inciter aussi les Bruxellois à y jouer leur rôle. Le ‘Bal Moderne’ auquel j’ai moi-même déjà participé, a été à cet égard une belle initiative: tout à coup, des gens remplissent une place, manifestent leur désir de participer et ainsi apprennent le langage corporel de la danse contemporaine.
Avec P.A.R.T.S., vous citez probablement l’un des acteurs principaux qui ont institué et renforcé le nom et la réputation de Bruxelles en tant que «ville de danse». Cette ville héberge aussi une riche multitude de danseurs et chorégraphes méconnus. Cela pose de nombreux défis. Des idées?
Une pierre angulaire importante de la politique est de soutenir la fonction de laboratoire. L’image d’une «ville de la danse» ne s’acquiert pas en misant uniquement sur les valeurs établies mais en stimulant aussi de nouveaux courants et les oeuvres d’avant-garde. Sur ce plan également, nous devons oser faire des choix en politique. Devant nous limiter, ne devrions-nous pas plutôt donner leur chance aux jeunes chorégraphes qu’aux compagnies établies qui bénéficient déjà de nombreuses aides. D’autre part, il me parait évident que ce concept de «Bruxelles - ville de la danse» n’existe que dans la tête des professionnels. Le Bruxellois moyen ne perçoit pas cette richesse. La danse manque de rayonnement à Bruxelles. Il y a là un énorme défi!
D’après de nombreux jeunes chorégraphes bruxellois, notamment issus du groupe gravitant autour de B-PATT (Brussels Performing Arts Think Tank), ils rencontrent parfois des difficultés pour trouver une scène à Bruxelles où montrer leur travail. Certains chorégraphes, eux, présentent leur travail sur des scènes dites «francophones», qui ne sont pas toujours bien suivies par les médias flamands et le public néerlandophone.
Une nouvelle salle n’est pas envisageable car nous n’avons pas de moyens suffisants pour cela actuellement. Nous devons donc partir des espaces dont nous disposons à Bruxelles et y programmer de la danse. Une partie du problème réside peut-être dans le fait que chaque lieu soit contraint à se construire une image très forte pour se différencier. En outre, je remarque que l’on aime découvrir soi-même des choses et que l’on est méfiant envers ce que l’on n’a pas déniché soi-même. Pour moi, les chorégraphes bruxellois doivent avoir une scène à Bruxelles et j’envisage notamment de défendre cette idée au sein du gouvernement via un travail de lobby. Mais, je ne peux rien imposer dans le cadre de mes fonctions, seulement essayer de convaincre des gens.
Et qu’en est-il de la fragmentation? Le fait que le milieu bruxellois de la danse pourtant très orienté sur l’international soit, de par le contexte politique, divisé entre une communauté francophone et une communauté néerlandophone n’aide certainement pas non plus au rayonnement de la danse à Bruxelles.
Dans le passé, il y a déjà eu une concertation avec la COCOF relative à des collaborations et accords culturels, mais elle a échoué. Je souhaite vivement reprendre ces discussions. La danse – mais aussi la musique – sont d’ailleurs des domaines qui sont très intéressants pour commencer. Avec la danse, la barrière de la langue n’est déjà pas un frein. Il est indéniable que si nous voulons profiler Bruxelles en tant que ville de la danse, nous devons le faire en collaboration avec la Communauté française.
Comment comptez-vous embellir l’image de Bruxelles en tant que ville de la danse?
Je ne veux certainement pas me mettre à la place des acteurs du terrain: l’initiative doit émaner d’eux. Mais personnellement, je pense que par exemple un festival de danse – analogue à «Het Theaterfestival»- pourrait peut-être aider à profiler Bruxelles en tant que Ville de la danse.
En même temps – et c’est nouveau pour la VGC- je souhaite aussi accorder plus d’attention aux initiatives semi-professionnelles et au circuit amateur. Il y a à Bruxelles une multitude de petites initiatives éparpillées et de personnes qui pratiquent autant de danses différentes: hip-hop, flamenco, ballet classique… Aujourd’hui, elles émergent presque par hasard, puis disparaissent. Si l’on veut s’assumer en tant que «ville de la danse», on ne peut pas négliger ces initiatives; il faut les impliquer dans le projet! La VGC a là , selon moi, une grande responsabilité à endosser.
Il faudra être rapide si l’on veut profiler Bruxelles comme ville de la danse: ce n’est un secret pour personne que le secteur flamand est en train de couver depuis déjà un certain temps un festival public ou un lieu réservé à la danse - et nous ne sommes pas les seuls intéressés. Anvers se profile explicitement depuis deux ans avec Amperdans comme ville de la danse et Bruges semble, avec des initiatives comme December Dance et Benenwerk, tenter sa chance également.
Les écoles de danse les plus importantes se situent à Bruxelles, tout comme la plupart des danseurs et chorégraphes. Ni Bruges, ni Anvers ne peuvent acquérir le caractère international de Bruxelles. Avec ce que les partenaires flamands peuvent investir et au vu des moyens des organisations francophones, avec beaucoup de créativité, l’on peut déjà aboutir à un résultat intéressant, sans pour autant disposer de budgets gigantesques. â–
Julie Rodeyns est chercheuse et critique spécialisée en arts de la scène. Elle écrit entre autres pour le magazine <H>ART. De plus, elle est fondatrice et coordinatrice de l’asbl A-D-A, une organisation qui réfléchit à l’éducation artistique et à la médiation du public en ce qui concerne la danse contemporaine et l’art performatif.
Accords du gouvernement de la Communauté française
(…) Le Gouvernement souhaite :
garantir un soutien ferme aux jeunes metteurs en scène et chorégraphes, aux théâtres et compagnies de danse émergents, porteurs d’innovation et catalyseurs de nouveaux publics, tout en maintenant son appui aux institutions d’envergure ;
promouvoir le travail des chorégraphes de la Fédération Wallonie-Bruxelles en encourageant les centres dramatiques, les théâtres, les centres culturels à soutenir des projets chorégraphiques et en associant les centres culturels qui le souhaitent à des évènements chorégraphiques comme la « biennale de la danse » ;
promouvoir l’émergence de nouveaux talents chorégraphiques, en veillant à un équilibre entre les différentes compagnies qui pourraient se développer au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles ;
étudier la possibilité de créer une école supérieure de la danse fondée sur une analyse des besoins et organisée dans un esprit de collaboration avec les écoles, les chorégraphes et partenaires culturels concernés, notamment néerlandophones ;
revoir le décret relatif au théâtre « jeunes publics » afin d’y intégrer l’interdisciplinarité.
Accords de la Vlaamse Gemeenschapscommissie
(…) La Commission Communautaire Flamande, renforcée par la politique culturelle et artistique de la Communauté Flamande mène, en coopération avec tous les gouvernements, bailleurs de fonds, institutions, écoles d’art, cours et initiatives artistique qui sont actives dans la région dans le secteur de l’art et de la culture, désire livrer des efforts politiques en faveur du développement des arts visuels, des arts de scène (entre autres le théâtre et le théâtre jeune public), l’architecture, la musique, la danse, la culture populaire, la littérature, les musées, …
