Création à l’oeuvre
Extraction de Marc Vanrunxt. De l’original et des reproductions en danse
Par Cathy De Plee
Par Cathy De Plee
En 1998, le chorégraphe Marc Vanrunxt créait pour Eva Kamala Rodenburg un solo intitulé Private Collection. L’idée était, au départ d’une réflexion sur ce qu’est une collection privée (c’est-à -dire des œuvres cachées au regard du plus grand nombre et que le public ne connaît que via la reproduction), de s’interroger sur la spécificité d’un spectacle de danse. Quelle est la réalité de ce média éphémère et de qui est-il la propriété? Comment se fraye-t-il un chemin dans la mémoire collective, lui qui n’apparaît au public qu’à travers une des ses reproductions? En mars dernier, soit dix ans plus tard, Marc Vanrunxt reprenait les thèmes présents dans cette pièce pour créer le solo Extraction avec la même danseuse. Il s’agissait pour le chorégraphe non pas de refaire le solo mais d’en extraire l’essence afin de le «repeindre». Une nouvelle réflexion apparaissait dès lors, toujours liée à la relation entre l’original et ses reproductions, à savoir celle du passage du temps sur le corps et la mémoire de l’interprète et du chorégraphe. Ce mois d’octobre, ce même solo aurait dû être repris tel quel au Festival Amperdans. Mais les événements en ont décidé autrement. La danseuse étant enceinte, Marc Vanrunxt l’a repeint à nouveau mais cette fois pour Igor Shyshko, ex-danseur de chez Rosas. Ceci a amené le chorégraphe à élargir encore une fois son questionnement: qu’en est-il du rapport à l’original lorsque le danseur change, qu’il y a passage du féminin au masculin? |
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Extraction dansé en mars 2009 par Eva Rodenburg (d’après une vidéo)
Sortie de la coulisse droite, la danseuse au corps sculptural, s’avance. Arrivée presqu’au milieu de la scène, elle s’arrête brusquement, sur la pointe des pieds et nous regarde de toute sa hauteur. S’ensuivent une série de mouvements précis et lents où le corps s’exhibe en postures académiques ou d’abandon. Elle marche aussi, langoureusement, s’avançant en grande quatrième avec épaulements, pour offrir son envergure maximale au public. L’espace de danse se concentre dans un cercle de lumière au milieu de la scène, lieu de monstration par excellence. La danseuse le quitte de temps en temps pour se rapprocher du public, tendant la main vers lui pour caresser la salle comme le font les danseuses classiques au moment du salut, ou pour tracer des diagonales de part en part de la scène, les bras à l’horizontale en déboulés calmes et planés. L’ambiance sonore est très présente: une litanie ininterrompue de noms dits en continu, où l’on reconnaît parfois un Jaques-Louis David, Shakespeare, Jean-François Millet, Rubens...1 mêlés à des dizaines d’autres inconnus. Après une vingtaine de minutes, la danseuse quitte brièvement la scène et revient dans une autre tenue. Pour cette deuxième partie, elle porte une tunique noire et une perruque assortie. Et de recommencer la même séquence. Mais est-ce réellement la même? Le côté hypnotique de la bande-son plonge la danse aussi dans un continuum visuel où l’on perd ses repères. Elle part une seconde fois et revient encore différente. On la croit nue, mais on perçoit une tunique couleur chair. Elle recommence une troisième fois. Mais la bande-son change brutalement. À la longue litanie se substitue la musique de Pink Floyd2. Et la danse de changer d’intensité et d’amplitude. Les mouvements s’amplifient, une dynamique circule. Le corps statique et sculptural du début, offert au regard comme un objet d’exposition, s’anime et danse en trouvant un partenaire dans la musique et dans l’espace.
Extraction août 2009 (d’après un filage «live» de la pièce, sans costume ni scénographie)
La structure et la progression de la pièce sont restées les mêmes. Évidemment, la présence du danseur comparée à la vidéo change complètement la perception. Le corps exposé est réellement là pour le public. Le changement d’interprète et de sexe crée une autre forme de polarité et de tension. Quelques positions et mouvements ont changé (notamment les poses d’abandon sur le sol) permettant probablement au danseur d’offrir de son corps les aspects les plus convaincants.
De l’original et des recréations
En créant Extraction, il ne s’agissait pas d’une reconstruction mais plutôt d’une redéfinition des choses. Déjà la saison passée, avec Eva, je ne voulais pas faire une «reprise» de Private Collection. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai changé le titre. Je suis opposé, dans mon œuvre, à l’idée de répertoire. Selon moi, elle est la plupart du temps liée à une logique économique. Or en danse, chaque pièce est unique. Au moment de Private Collection, l’idée m’était d’ailleurs venue de faire de mes danses des éditions limitées et de donner à chaque représentation un numéro unique. En plus, dans la manière dont je travaille, le plus important c’est ce qui se passe entre un interprète et moi. Je crée pour une personne et la personne interprète pour moi. C’est donc à chaque fois quelque chose d’unique.
Je voulais être d’autant plus attentif à ne pas faire de «reprise» qu’il s’agissait du thème même à l’origine de Private Collection. En arts plastiques, on a l’original/l’unique et les reproductions. En danse ce sont chaque fois des originaux. Je pense qu’en danse, la notion de collection privée va à l’encontre de ce qu’est un spectacle. Si une danse n’est pas vue par un public, elle n’existe pas. Mais il est évident, en même temps, que chaque spectateur a son spectacle en tête, personnel, qui lui appartient en propre.
Ă€ propos de la transmission
Ce n’est pas Eva qui a transmis le solo, mais moi-même. J’ai ainsi pu réexpliquer au danseur ce que je voulais. Pour cela, j’ai dû redescendre en moi-même pour retrouver mes motivations premières et puis les réinventer pour un corps d’homme. Ce qui était intéressant dans cette transmission c’est qu’Igor n’avait pas vu le solo original mais seulement une séquence vidéo. C’était donc pour moi essentiellement un travail sur ma mémoire. Plus qu’une matière physique, je devais reconstruire en moi, pour la transmettre, une matrice d’humeurs, d’idées et de questions qui étaient à l’origine de la pièce. Comme cette partition intérieure, je la crée habituellement avec et en fonction de mes interprètes, la personnalité d’Igor a évidemment fait évoluer l’écriture.
La transposition femme-homme
J’ai d’abord paniqué à l’idée de ne plus travailler avec Eva. Lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’ai failli annuler le spectacle, puis j’ai vu ça comme un nouveau travail et un nouveau défi. Mais je me suis dit que si je changeais d’interprète, il me fallait une «star». L’idée de travailler avec un homme m’est venue assez vite, et Igor m’intéressait dans la mesure où, non seulement c’est un incroyable danseur mais aussi parce qu’il a à peu près le même gabarit, la même silhouette qu’Eva. Un grand corps effilé et charpenté. Mais je n’avais jamais travaillé avec lui, ce qui est inhabituel pour moi qui travaille toujours et avant tout avec des gens que je connais. Un modèle m’a aidé et conforté dans ce changement de sexe, c’est le Boléro de Béjart, qui a été créé par Jorge Donn et par Duska Sifnios. À la différence néanmoins que, chez Béjart, les deux interprètes dansent exactement la même chose. Ici, je savais que tous les mouvements n’iraient pas pour Igor. Non pas pour des raisons de technique, mais pour des raisons esthétiques ou même de sens.
La présence La notion de présence est au cœur de ce solo. C’est l’idée d’original en peinture. J’ai voulu signifier ça dès l’entrée du danseur en scène: son relevé sur la pointe des pieds est une manière de le rendre plus présent, plus beau et dans une position in-ordinaire, de suspens. Je n’aime pas l’idée de créer des mouvements du quotidien, de refaire sur scène ce qu’on voit dans la vie. Je veux voir une autre qualité, une autre présence justement. Ce relevé, c’est aussi un avertissement, un «Attention, je suis là » pour que le spectateur change son regard et son rythme. Au théâtre, c’est le danseur qui donne le rythme, qui devient la montre, le gardien du temps. La frontalité quasi omniprésente dans la pièce est aussi une manière d’accentuer la présence. Lorsque le danseur se retourne et montre son dos, ça doit être un choc. Dans le titre Extraction, je signifie que je veux extraire le meilleur du danseur et de sa présence, son essence. J’ai conscience qu’un danseur est précieux. C’est une œuvre d’art qui a une présence particulière. La répétition La répétition est très présente dans la pièce. On répète en danse pour s’améliorer. Mais répéter, c’est aussi montrer que c’est chaque fois autre chose. La répétition permet de voir mieux, de voir plus. J’aimerais un jour pousser l’idée de répétition jusqu’au bout: faire une danse avec une seule position. J’aime l’idée du «maintenir», de geler un moment, pour mieux montrer, pour mieux voir. ■1 In Sara, Mencken, Christ and Bethoven There were Men and Women (1972) de Robert Ashley 2 Atom Heart Mother (1970) |
Photos: Marc Vanrunxt, Extraction (avec Eva Rodenburg)© Raymond Mallentjer
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